En littérature, l’étrange se compose du réalisme magique d’Haruki Murakami et de l’imaginaire, incluant la science-fiction et la fantasy, ainsi que de l’horreur. Cependant, l’étrange peut également se définir par des histoires avec des personnages quasi irréels ou hors normes, du surnaturel ou des éléments qui flirtent avec la fantasy, sans y être complètement trempés.
Au Québec, certaines auteures et certains auteurs sont réputés pour exploiter l’étrange, comme Larry Tremblay, Martine Desjardins et Andrée A. Michaud. D’autres ont aussi fait leur incursion dans ce genre. En fait, Anne Hébert a frayé avec le surnaturel, alors que Marie Christine Bernard a exploité une légende algonquienne. Le romancier Hugo Meunier, quant à lui, s’est promené du surnaturel à la fantasy, en passant par des personnages inusités.
Auteure acclamée, Anne Hébert a publié en 1975 le roman Les enfants du sabbat (Boréal), œuvre qui touche au surnaturel avec sœur Julie de la Trinité qui a des visions, supposément de son enfance en montagne, où rituels étranges, drogues et alcool étaient offerts par un couple charismatique et étonnant. Qui est l’homme du couple? Et pourquoi est-ce que sœur Julie semble de plus en plus obsédée et possédée par ces images et cet énigmatique personnage? Anne Hébert fait se rencontrer l’inexplicable et la réalité dans cette histoire où se confrontent le bien et le mal.
Également mystérieux avec une légende algonquienne en filigrane, Polatouches de Marie Christine Bernard (Stanké) raconte la réflexion de Stéphanie sur son couple, au chalet de ses parents. Elle rencontre ses sympathiques voisins quelque peu étranges avec leurs proportions physiques différentes et leur capacité à résister au froid. En plus de se questionner sur sa possible sortie du placard avec sa conjointe, Stéphanie tentera d’élucider la disparition d’une jeune fille qu’elle connaît. Introspectif, surprenant et louche…
Avec Le patron et Olivia Vendetta (Stanké), l’auteur Hugo Meunier trempe dans les univers fantaisistes et les personnages particuliers. Le premier expose un face-à-face intergénérationnel entre le patron quadragénaire et ses employés milléniaux accrochés à leur cellulaire. Une série de meurtres de jeunes adultes intéressent anormalement les employés, ce qui laisse perplexe le patron très ordinaire. Plusieurs surprises, qui ne peuvent être révélées, attendent le lecteur à chaque détour. Quant au deuxième, Olivia Vendetta, il présente une série d’aventures rocambolesques d’un personnage à la limite du réel qui souhaite mettre à exécution un plan de vengeance contre ses intimidateurs de l’école secondaire. Olivia voyage, fait des rencontres avec des gens singuliers et se prépare pour son retour au pays où elle vivra sa « vendetta ». Troublant et déstabilisant.
Pour sa part, Andrée A. Michaud flirte avec le surnaturel et le réalisme magique dans son roman Tempêtes (Québec Amérique). Marie, le personnage principal, se rend au chalet légué par son oncle Adrien qui, après avoir côtoyé la folie, a sauté d’une montagne près de la demeure. Peu de temps après son arrivée, Marie commence à sentir l’oppression de la forêt et à avoir des visions d’un homme qu’elle soupçonne de la traquer. Connaîtra-t-elle le même sort que son oncle? En parallèle, un voyageur venu camper dans la région sera aussi témoin de meurtres suspects, difficiles à expliquer. Tension et incertitudes sur ce qui est réel sont garanties!
L’auteur Larry Tremblay, plus connu pour ses histoires étranges, gâte les amateurs de personnages insolites ou plus grands que nature avec Le Christ obèse et Le mangeur de bicyclette (Alto). Le Christ obèse raconte l’histoire d’Edgar, un homme introverti, qui ramène chez lui une victime d’une attaque dans un cimetière. Cette dernière restera au lit, sans quitter la maison, pendant qu’Edgar la nourrira et en prendra soin. Une relation de possession et de quasi-adoration s’installe et enclenche des événements tragiques. Mystique et perturbant à souhait! Avec Le mangeur de bicyclette, Larry Tremblay offre un récit abracadabrant avec des personnages colorés, la comédie rocambolesque d’un homme, Christophe, qui aime trop ardemment. Les questionnements sur le réalisme de quelques événements jonchent cet opus. Mangera-t-il vraiment une bicyclette? Un livre qui ébranle à coup sûr et qui nous laisse un peu abasourdis.
L’auteure Martine Desjardins, très réputée pour ses histoires hors de l’ordinaire, crée des êtres atypiques côtoyant la fantasy et gravitant dans des environnements atypiques. Dans L’évocation (Alto), Lily McEvoy, héritière de la seule mine de sel au Canada, prise le sel et prépare sa vengeance contre un passé qui l’obsède. Lily semble déconnectée de la réalité, ancrée dans sa mémoire biaisée hantée par cet assaisonnement. Déconcertant. La chambre verte (Alto) présente une famille de bourgeois extrêmement avares, jusqu’à la vénération de l’argent, où les membres ont leurs secrets. Les vieilles filles s’intoxiquent à l’essence de vanille et le plus jeune ne s’intéresse aucunement aux obsessions de ses parents. Il en est même dégoûté, à leur grand dam. Manigances plus ou moins honnêtes, manipulation et rituels bizarres font de ce roman une enfilade d’incrédulités. Finalement, Martine Desjardins propose sa version du mythe de la Méduse (Alto) à travers son personnage principal qui a honte de ses yeux, jusqu’à ce que cette femme découvre son pouvoir sur les autres. Dans un environnement hostile et quelque peu fantastique, Méduse cherchera à reprendre le contrôle du message. Roman puissant et déroutant.
D’autres œuvres des auteures et auteurs mentionnés dans ce texte méritent également d’être explorées. Faites-vous plaisir et évadez-vous dans leurs univers hors du commun, sans être carrément magiques. Le Québec possède aussi des auteures et auteurs de fantasy et de science-fiction comme Alain Bergeron et Sylvie Bérard, pour ceux qui préfèrent une vision plus traditionnelle de l’étrange.



















