Vous êtes illustrateur, mais vous pratiquez également le métier de comédien. Du jeu ou du dessin, laquelle de vos passions est venue en premier?
J’ai grandi entouré de ma mère et de ma grand-mère qui peignaient. Les arts visuels ont donc toujours été omniprésents dans ma vie. Cependant, je n’avais pas nécessairement de talent et ce n’était pas une réelle passion pour moi; j’étais bien plus intéressé par l’interprétation et l’improvisation. C’est vraiment plus tard, à l’âge adulte, que mon intérêt pour les arts visuels a resurgi, en se transformant en une vraie passion.
Lorsque vous créez des univers graphiques, comment les lignes, les personnages, les paysages prennent-ils forme dans votre tête?
Mon processus créatif commence souvent par une méditation que je fais en ayant l’intention d’explorer le projet sur lequel je travaille. Je laisse mon inconscient me suggérer des images qui sont généralement abstraites. Quelquefois, ce sont des idées conceptuelles, des palettes de couleurs ou des compositions qui apparaissent. Mais comme ces visions ne sont pas précises, je vais partir de cette exploration pour ensuite effectuer une recherche visuelle afin d’essayer de préciser ma vision et clarifier le style. D’ailleurs, la notion de style m’angoisse, je n’ai toujours pas l’impression d’en avoir un propre à moi. Pour chaque projet, j’ai envie d’explorer et de me laisser influencer par ce que je trouve beau, ce qui m’amène souvent à expérimenter différentes techniques et donc à perdre une certaine cohérence à travers mes projets. J’envie vraiment ceux qui ont une signature visuelle forte qu’on reconnaît facilement.

Les images ne sont pas des paroles, mais elles disent pourtant beaucoup de choses. Qu’est-ce qu’elles permettent d’exprimer que les mots ne peuvent pas toujours?
J’ai l’impression que les images transmettent souvent bien mieux mes pensées que les mots. Exprimer des idées à l’oral peut être vraiment laborieux pour moi; les idées se court-circuitent souvent dans mon cerveau et ça vient perturber mon flot des mots. Ça rend mes propos confus, et parfois je n’arrive même pas à terminer mes phrases. Parler nécessite une certaine rapidité, dessiner demande de prendre son temps. Alors quand je travaille sur une illustration, c’est comme si ça me permettait de mettre un point à mes phrases. Cette sensation de conclure sa pensée, ça fait beaucoup de bien et me laisse l’impression de transmettre une partie plus complète de moi.
Personnellement, quels sont les artistes visuels que vous admirez?
Oh là là. J’en admire plusieurs… Du côté de l’illustration jeunesse, Jon Klassen me fascine avec l’univers qu’il arrive à créer. J’adore sa palette et ses textures. Isabelle Arsenault m’impressionne beaucoup avec son talent, sa dextérité. Christian Robinson pour sa technique de collage et son art d’évoquer dans la simplicité. Sans oublier l’univers tellement agréable et touchant d’Agathe Bray-Bourret. J’ai également une petite obsession par rapport à la banlieue et le travail du peintre David Hockney me parle beaucoup. Sinon, au Québec, récemment j’ai découvert la peintre irano-canadienne Pardiss Amerian et je dois dire que son travail me rentre dedans, mais je n’arrive toujours pas à expliquer précisément pourquoi.

Vous avez illustré quatre albums jeunesse et un recueil de poésie. Est-ce qu’il vous plairait de le faire pour d’autres sortes de littérature, par exemple la bande dessinée?
L’idée d’illustrer une bande dessinée m’a déjà traversé l’esprit. Mais la quantité de travail nécessaire pour y arriver, dans la solitude, me paraît trop exigeante. J’ai l’impression que je serais plus porté à réaliser un film avant de faire ce travail. Parce qu’on serait en équipe.
Au moment du travail, dans quel état d’esprit êtes-vous?
Quand je m’installe pour travailler avec l’espace mental nécessaire, je tombe dans une sorte de transe où le temps semble s’arrêter et les pensées envahissantes s’en vont. C’est un état que je trouve particulièrement agréable et productif, où je me sens complètement immergé dans la création. En revanche, quand je dois travailler dans la précipitation (je me mets malheureusement souvent dans cette situation), je me sens moins libre, plus stressé et moins dans le moment présent. J’aimerais bien trouver l’équilibre.
Dans L’épopée de Timothée (Fonfon), créé avec Marie Hélène Poitras et Mathilde Corbeil, ou votre plus récent album, Dans le cœur des koalas (La Bagnole), écrit par Lily Thibeault, deux livres destinés aux petits lecteurs et petites lectrices que vous avez illustrés, le sentiment de solitude est abordé. Comment rendre compte avec douceur d’émotions qui n’en sont pas toujours pourvues?
J’ai l’impression que mon travail d’illustrateur est en relation profonde avec Francis-William, enfant. Je vais souvent le sonder, avec une perspective d’adulte, et il y a une espèce de va-et-vient qui se fait. Souvent, le fruit de cette collaboration intérieure donne un résultat empreint d’une certaine douceur et d’une naïveté.

Vous êtes l’illustrateur, mais aussi l’auteur de l’album très fantaisiste Petite Mousse apprend à vivre dans deux nombrils (La Bagnole), qui traite de la séparation des parents. Qu’est-ce qui vous a mené à l’écriture?
Je vivais justement une séparation avec la mère de mon enfant et je trouvais ça excessivement difficile, cette transition. À la fois pour moi et pour ma fille. Alors je me suis inspiré de notre propre histoire familiale pour proposer une histoire qui apporterait un peu de douceur dans ce processus particulier. À travers cette histoire, j’aborde l’idée que même si un couple se dissout, la famille, elle, persiste et existe à travers le temps. C’est une réflexion (plutôt légère) sur la continuité et la transformation de l’amour familial, une idée qui me touche.
Lors de votre collaboration avec Lily Thibeault pour le livre Il(s) : Amours et autres élans, composé de fragments poétiques et publié aux éditions Cardinal, elle a dit de vous dans le journal Le Quotidien : « C’est un hypersensible lui aussi et il a été extraordinaire de délicatesse, de gentillesse et de bienveillance. Quand je découvrais ses dessins, j’en avais des frissons. J’y voyais qu’il comprenait parfaitement ces émotions que j’exprimais. » Comment réussit-on à transformer de vives émotions en forces créatives?
Je dirais que je suis assez souvent dans « les vives émotions ». Et quand je ressens quelque chose de fort, j’aurais souvent envie de le crier, de le partager pour être compris. Mais comme je n’ai pas envie que ce soit brutal ou agressif, j’essaie de canaliser ça à travers l’art. Ça devient un outil quasi thérapeutique pour moduler et exprimer mes émotions. En prenant le temps de dessiner une idée, une émotion, ça me laisse l’espace pour mieux me comprendre. Et quand mon travail fait écho avec les autres, et que ça touche, je dois dire que c’est extrêmement gratifiant.

À SURVEILLER CET AUTOMNE
Francis-William Rhéaume signe le visuel pour les 20 ans des Éditions de la Bagnole. Soyez à l’affût!

















