On l’a vue interpréter plusieurs rôles avec brio tant à la télévision (Rumeurs, Apparences, District 31) qu’au grand écran (Nuit de noces, Liste noire). Aguerrie dans sa carrière d’actrice, Geneviève Brouillette franchit cependant cet hiver ses tout premiers pas à titre d’autrice avec Traverser la tempête avec un sombrero (Druide) dans lequel Julie Beausoleil, productrice d’un jeu-questionnaire populaire, s’exile quelque temps de Montréal au Mexique afin de faire le point sur un faux pas qui entraîne de lourdes conséquences. Entretien avec une primoromancière de talent et une fervente lectrice de longue date.

Avant même l’entrevue, on apprend l’origine de la passion de Geneviève Brouillette pour les livres puisqu’en tournant les premières pages de son roman on y trouve cette phrase : À maman, qui m’a initiée aux joies de la lecture, m’offrant ainsi le secret d’une vie à l’abri du désespoir. « Ma mère, à 89 ans, continue à lire. Je lui refile tous mes bouquins, elle s’intéresse encore à tout. Elle m’amenait à la bibliothèque quand j’étais jeune et je me rappelle le soir me relever de mon lit pour aller l’espionner; ouf, tout le monde est couché, ma mère est assise à la cuisine, et elle lit, enfin, c’est son moment. » De mère en fille, l’émoi pour la lecture se transmet et la comédienne, qui se définit comme une lectrice compulsive, a toujours en cours trois ou quatre livres à la fois. « La lecture, c’est vraiment ta liberté, il y a quelque chose de si intime entre la voix de l’auteur et l’intérieur de la personne qui la reçoit. »

Le mouvement créateur
À 17 ans, lorsqu’elle entre à l’école de théâtre, Geneviève Brouillette se met aux grands classiques et dévore tout ce qu’elle peut. Puis, elle est marquée par Les racines du ciel, premier Goncourt de Romain Gary, dont elle lira plusieurs autres œuvres tant ce fut une rencontre déterminante. Dans sa vingtaine, elle découvre Philippe Djian avec 37°2 le matin, une relation tumultueuse où Betty et Zorg naviguent entre fièvre et insatiabilité. Elle est une fois de plus sous le choc quand elle plonge dans Victor Hugo et Alexandre Dumas. « C’est moderne, mais avec une plume et une grâce et une profondeur incroyables! » Dans un autre genre, Stephen King, avec qui elle souhaiterait partager quelques heures de conversation à propos de l’écriture, représente également un écrivain phare pour notre invitée. Dédaigné par certains, peut-être parce qu’il écrit de la littérature de genre, il n’en est pas moins selon Brouillette un raconteur hors pair. « Je pense que c’est un des auteurs qui a le mieux parlé de l’Amérique et décrit son peuple. » Elle mentionne son livre Billy Summers, mettant en scène un tueur à gages aux principes vertueux qui, campé à la fenêtre d’un appartement faisant face à l’immeuble de la prochaine victime, attend le coup de fil d’alerte l’autorisant à passer à l’action. Profitant des longues heures où il patiente, le personnage se met à l’écriture d’un roman. Il se passe peu de choses pendant de nombreuses pages, mais King réussit à garder sa lectrice captive. D’ailleurs, au moment de rédiger son propre roman, celle-ci se rapporte aux conseils du maître glanés dans son livre Écriture : Mémoires d’un métier. Elle participe aussi à un atelier donné par la dramaturge Nathalie Boisvert, ce qui lui confère un cadre lui permettant d’échafauder des thèmes, des personnages, des actions et une routine de travail aboutissant à la mise en forme de ce premier roman. « La source de création est la même pour jouer que pour écrire, ça part de la même place, au milieu du ventre. Il y a quelque chose de presque indépendant de notre volonté qui a envie d’exister. » Avec la certitude qu’il faut s’abandonner à cet élan, reste ensuite à s’atteler à la besogne, ce qui demande bien des heures au compteur et des ratures sur la feuille. « Aller au bout d’une promesse qu’on s’est faite à soi-même, c’est extrêmement gratifiant. »

L’infinie bibliothèque
Pour écrire, il faut en général avoir beaucoup lu, ce qui est loin de manquer au curriculum vitæ de l’actrice, qui convoque au panthéon de ses meilleures lectures les œuvres de Michel Folco. Dans Dieu et nous seuls pouvons, roman parsemé d’humour d’un auteur sachant manier la langue avec rythme et style, Justinien Pibrac devient le bourreau de toute une descendance qui lui succédera. Le roman en trois tomes 1Q84 du Japonais Haruki Murakami, s’édifiant par une écriture simple nous amenant subtilement aux confins du fantastique et du mystère, mérite pareillement une excellente note de la part de Geneviève Brouillette. Elle poursuit en évoquant Le cœur synthétique de Chloé Delaume, livre qui a permis à l’autrice d’obtenir le prix Médicis en 2020. Adélaïde, une femme dans la quarantaine, panse les plaies de sa rupture amoureuse en se jetant dans le boulot et en passant du temps avec les amies. Elle aimerait bien vivre la situation la tête haute, libre et indépendante comme une femme devrait l’être, mais elle constate qu’elle n’est déjà plus très fraîche pour le marché de la séduction et que ses chances de rencontrer un nouvel homme périclitent dangereusement. Du Delaume à son meilleur, c’est-à-dire critique, drôle et émouvante. Toujours dans l’inventaire des livres aimés de la comédienne, on trouve La trajectoire des confettis de Marie-Ève Thuot, fresque contemporaine réunissant plusieurs personnages en quête d’amour et d’eux-mêmes qui aura valu à l’écrivaine le Prix des libraires du Québec en 2020.

Puis il y a Chanson douce, écrit par Leïla Slimani et ayant celui-là remporté le Goncourt en 2016, qui relate dans une mélopée superbe l’histoire pour le moins horrible d’une nounou tuant les enfants qui lui sont confiés. Réitérant son affection pour les livres poignants, Geneviève Brouillette pointe Seul le silence de R. J. Ellory, une référence en matière de thrillers et qui confirme, si cela restait encore à prouver, qu’un roman noir peut s’avérer tout aussi grandiose que n’importe quel autre. Quant au pavé Fayne de la Montréalaise Ann-Marie MacDonald, elle le conseille particulièrement à ceux et celles entretenant un malaise avec la fluidité des identités de genre. « Pourtant, ça a l’air d’un roman écrit par les sœurs Brontë, ça se passe dans les années 1800 dans les plaines de l’Écosse, mais c’est très moderne, très humain. » Et pour les rébarbatifs à l’immigration, elle recommande Là où je me terre de Caroline Dawson, le récit d’une sociologue québécoise d’origine chilienne arrivée en terre d’accueil dans l’enfance et témoignant, issus de sa nouvelle appartenance, de ses stigmates comme de ses sincères alliances.

Pas loin de chez elle, elle visite la Librairie n’était-ce pas l’été — « en plus, quel joli nom » —, où elle va s’abreuver et si elle est au chalet, la Biblairie GGC de Magog lui sert d’endroit fétiche. Et elle ne boude aucun plaisir, pas même celui de la bande dessinée, mentionnant la série L’Arabe du futur, incroyable, mais véridique biographie du Franco-Syrien Riad Sattouf qu’elle a même offerte à quelques reprises. Dans une veine plus documentaire, mais toujours avec l’œil personnel du créateur, Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle figure en bonne position sur l’interminable liste de l’artiste. « La lecture nous apprend à devenir un être humain décent, parce que ça nous fait découvrir l’intérieur du cœur des autres. » La lecture continuera de réchauffer celui de Geneviève Brouillette.

Photo : © Melany Bernier

Publicité