Plutôt méconnues du grand public, les éditions Liber méritent pourtant qu’on s’y attarde. Décider de consacrer un dossier à la philosophie, c’était nécessairement choisir d’y inclure enfin une place à cette maison qui, depuis plus de trois décennies, soumet des ouvrages d’une grande utilité pour toute personne intéressée à connaître, à comprendre, à savoir, à se mouvoir, à s’adapter dans notre monde en perpétuel changement. En dix tours de piste, nous avons demandé à Giovanni Calabrese, le fondateur et directeur éditorial de Liber, et à Micheline Gauthier, l’actuelle directrice générale, de reparcourir quelques jalons de leur histoire.

1) Vous consacrez votre ligne éditoriale aux essais philosophiques. N’est-ce pas un pari risqué?
Philosophie et sciences humaines et sociales, oui. Risqué? Du point de vue éditorial ou symbolique, pas du tout — nous ne publions ni ouvrages séditieux ni guides de fabrication d’engins explosifs. Du point de vue financier, nous ne faisons pas exception à l’existence sous perfusion des entreprises dites culturelles. Et puis, au reste, chacun fait ce qu’il est capable de faire.

2) Les éditions Liber existent depuis près de trente-cinq ans. Comment l’aventure a-t-elle débuté?
C’est un simple résultat du cheminement personnel de Giovanni Calabrese qui tient compte aussi bien de sa formation, de ses intérêts intellectuels et de ses compétences professionnelles.

3) Qu’est-ce qui gouverne vos choix dans la publication de vos ouvrages?
Les critères habituels : la compatibilité des propositions avec la mission de la maison; l’apport de la réflexion à la compréhension de la réalité étudiée; la lisibilité du texte et… le sentiment d’une confiance mutuelle entre auteur et éditeur. Les critères de nationalité, d’idéologie, de sexe ou de régime alimentaire ne jouent pratiquement aucun rôle dans le choix.

4) Comment décririez-vous l’âme de la maison?
Il est difficile de décrire les choses invisibles… Disons que Liber est une maison exigeante — mais qui ne l’est pas?

5) Quels sont les plus grands défis auxquels doit faire face une maison d’édition comme la vôtre?
Les difficultés sont de divers ordres. L’une d’elles est la rareté relative (comparativement à ce qui a lieu en matière de roman, de poésie ou de bande dessinée) de matière publiable. Les auteurs dans nos domaines ne courent pas les rues et les bons manuscrits non plus. Les lecteurs ne sont pas des consommateurs, mais le plus souvent d’autres producteurs. Ce qui ferme un peu le réseau sur lui-même. Le défi, si vous voulez, serait de l’élargir aussi bien en amont qu’en aval. On n’a pas encore trouvé la façon miraculeuse d’y arriver.

6) Pouvez-vous nous présenter trois titres phares de chez Liber?
Cela serait injuste et arbitraire. Nous avons tout de même publié dans un « livre de livres » intitulé Hommage de l’éditeur, cinq essais brefs (Jacques Beaudry, Le fantôme du monde; Christophe Etemadzadeh, L’orgueil qu’on enferme; Éric Gagnon, Les promesses du silence; Louis Godbout, Hiérarchies; Laurent-Michel Vacher, Dialogues en ruine) qui donnent une idée, non pas tant de notre catalogue, que des formes très variées que peut prendre le genre essai. D’une certaine façon, ce sont des livres phares pour les éventuels auteurs d’essais.

7) Quelles relations entretenez-vous avec vos auteurs?
Les meilleures possibles. Les relations avec les auteurs ne devraient pas être autres que bonnes. Sinon, aussi bien ne pas se lier et, si par erreur on l’a fait, se séparer au plus vite.

8) Que pensez-vous de l’univers de l’édition québécoise en 2024? A-t-il beaucoup changé depuis la création de Liber en 1990?
Difficile à dire. Du point de vue technique, les changements sont évidents. Du point de vue professionnel, comment en juger? On est peut-être passé d’une génération à l’autre, comme cela a été chaque fois le cas auparavant. La culture semble être faite sur nos terres par une suite de générations qui se succèdent sans se prolonger.

9) Qu’espérez-vous pour l’avenir des éditions Liber?
Qu’elles puissent en avoir un.

10) Pouvez-vous nous parler de deux titres parus cette année?
Là aussi, il est délicat de choisir. Mais comme nous publions peu, nous pouvons vous énumérer les nouveautés de cet automne. Horizons de l’être, d’Éric Gagnon, une réflexion sur la mort et le désir; L’expérience démocratique, de Daniel D. Jacques, vaste essai qui éclaire le chemin de la démocratie à l’heure où on tend à en oublier les fondements et les paradoxes; Critique du régime de croissance (une traduction de l’italien), de Onofrio Romano, sur les dérives de la croissance, mais aussi sur celles des décroissantistes qui la dénoncent; Du texte au livre : Éloge de l’édition, de Giovanni Calabrese (qui se passe de commentaire); le premier tome des Premiers Canadiens : De la Nouvelle-France à la révolution de 1837-1838, de Jacques Houle, qui remonte la mémoire nationale de l’origine à la révolution de 1837-1838. Bonne lecture!

Du texte au livre : Éloge de l’édition
Giovanni Calabrese et Pierre Delorme (Liber)

Pierre Delorme, auteur et professeur honoraire à l’Université du Québec à Montréal, a fait la rencontre de l’éditeur Giovanni Calabrese en 2009 pour un projet de publication. Rapidement, les deux hommes en sont venus à dépasser le simple cadre éditorial et ont élargi leurs discussions vers des sujets concernant les domaines de la connaissance, les spécificités de la langue, du livre et de l’édition. La situation s’est avérée analogue lorsque plus de dix ans plus tard, Delorme revoit Calabrese pour l’élaboration d’un autre livre. La richesse de leurs échanges donnant à nouveau ses fruits, il émet le souhait de forer davantage les zones de dialogues afin d’en extraire une matière substantielle, susceptible de plaire à un lectorat curieux et friand d’ébullition intellectuelle. Ce livre en est donc le résultat concret, donnant la chance aux lecteurs et lectrices d’assister en quelque sorte à la conversation entre les deux interlocuteurs tout en pouvant à loisir se permettre des pauses pour approfondir ses propres constats. Faisant tôt ses bagages, Giovanni Calabrese quitte l’Italie, son pays natal, et atterrit au Québec en pleine Révolution tranquille. C’est ici qu’il travaillera au service des idées, créant une maison accueillante où convergent des plumes vives et clairvoyantes.

Photo de Giovanni Calabrese : © Alain Décarie

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