François Hertel (1905-1985), pseudonyme de Rodolphe Dubé, a presque disparu des mémoires et des librairies, alors qu’il a publié quarante-deux livres, marqué bon nombre de personnages importants de notre paysage québécois, de Pierre Elliott Trudeau à Jacques Ferron, en passant par Gérald Godin et Pierre Vadeboncœur, fréquenté les peintres Borduas, Alfred Pellan et Fernand Léger, défendu l’art abstrait à une période où ce n’était pas encore à la mode. À contre-courant de son époque, dépassant les cadres que le clergé exigeait, Hertel défroquera des jésuites et finira sa vie en exil en France dans la précarité. Cet esprit libre, grand sceptique et se revendiquant « amateur en tout », est non seulement intéressant à lire, mais, aux yeux de Fontaine-Lasnier, remet en cause l’idée même d’une Grande Noirceur monolithique à laquelle suivrait soudain la Révolution tranquille.
Celui qu’il définit dans son essai comme « l’un des plus fervents esprits libres que le Québec ait connus avant la Révolution tranquille » est un homme qui « riait dans une époque qui m’apparaissait plutôt sérieuse, qui osait rire de choses dont il ne fallait pas rire, qui n’appartient à aucune école et ne s’est jamais figé », me raconte le professeur de philosophie au collégial, interpellé par le rapport qu’Hertel avait avec ses étudiants. « Il se met en autodérision et aide le disciple à s’émanciper », raconte-t-il. Loin de l’idéalisation du maître, l’enseignement d’Hertel rejoint sa pensée philosophique personnaliste. « Proche de l’existentialisme, le personnalisme est basé sur l’injonction du respect de la personne qui consiste à vouloir le bien de chacune, aussi humble soit-elle, en l’encourageant à devenir ce qu’elle est. Hertel développe une philosophie intuitive partant de l’a priori que la réalité et la vie sont souples, que si on les fige avec des mots, on va forcément les trahir. » Comme les existentialistes, on trouve chez Hertel « un souci de revenir à l’existence concrète de l’individu qui vit ses propres conflits que personne ne peut prendre à sa place ».
Le rapprochant de Montaigne et des philosophes de l’Antiquité gréco-latine, Fontaine-Lasnier présente la pensée d’Hertel comme un art de vivre qui vise à rester maître de soi-même, sceptique et humble. « Il nous montre le parcours d’un individu qui doute, notamment dans son très beau Journal d’Anatole Laplante. » Plus qu’une posture philosophique, le doute chez Hertel concerne l’incertitude existentielle de chacun. « L’être humain est intéressant quand il change d’idée, affirme Fontaine-Lasnier, mais pour se remettre en question, il faut avoir confiance en soi. Ce paradoxe est à l’œuvre chez Hertel. Ses œuvres parfois peu maîtrisées rejoignent sa manière d’enseigner le doute. Si on sait qu’on a une valeur, on peut se remettre en question. »
Rejoignant donc des courants philosophiques anciens, Hertel n’en demeure pas moins très avant-gardiste. Par son rire, son audace et sa désinvolture, Hertel a pavé la voie à la modernité québécoise, écrit Fontaine-Lasnier, ne cachant pas les maladresses de son écriture et les nombreuses répétitions qu’on lui a souvent reprochées d’un livre à l’autre, mais attirant l’attention sur la dimension autofictive de son œuvre, franchement novatrice pour les années 1940. Rappelons que tous les livres d’Hertel comportent une partie autobiographique. « Qu’un philosophe se mette en scène fait du bien », précise l’essayiste qui s’est lui-même permis d’inclure un chapitre plus personnel dans son essai, où il se met lui aussi en scène. « On a accès à la réalité et à l’intimité d’Hertel dans ses écrits, pas seulement à une pensée détachée de lui. »
Avec un goût pour des opinions parfois à l’emporte-pièce et des pratiques non orthodoxes — il emmènera sa classe de Brébeuf visiter Nelligan à l’asile —, Hertel apparaît comme un ovni à son époque, mais pas non plus complètement détaché des valeurs chrétiennes. « J’ai tué les absolus, les idoles creuses. Je ne suis plus que moi sans voiles et sans fard », écrit Hertel, qui abandonne l’humilité chrétienne pour l’« humilité cosmique », sans prétention à la vie éternelle. « Dans son individualité, Hertel exprime bien notre parcours au Québec : on s’est sécularisé, on n’est plus de fervents catholiques et on cherche une spiritualité plus littéraire, artistique et sans dogme. »
Braquant la lumière sur un personnage audacieux et sceptique à l’ère des croyances et de l’obscurité, l’essai de Fontaine-Lasnier remet en question l’idée selon laquelle l’émancipation culturelle, intellectuelle et spirituelle du Québec serait apparue d’un coup à la Révolution tranquille. Elle a eu ses précurseurs, des individus comme Hertel qui ont vogué seuls à contre-courant de leur époque, y sacrifiant leur réputation et leur prospérité, et qui méritent tout notre respect, en héritiers et héritières que nous sommes tous de libres-penseurs comme lui.
Les incontournables
Dans la bibliothèque philosophique de Dominic Fontaine-Lasnier, on trouve des sources d’inspiration pour « penser sa vie à l’heure hyper branchée du virtuel et de l’IA où l’on n’a peut-être jamais senti, paradoxalement, à quel point on est déconnecté du monde, de la nature et des autres humains ». Il cite d’abord Qu’est-ce que la philosophie antique? de Pierre Hadot, « la plus passionnante introduction à la philosophie que j’ai pu lire », précise-t-il. La philosophie n’y est pas définie comme un art de théoriser le monde, mais comme un art de vivre à la hauteur de ses idées. Suit La philosophie aujourd’hui : Un plaidoyer de Marco Jean. « Le meilleur plaidoyer qui existe en faveur de l’enseignement de la philosophie. » Il suggère aussi Femmes philosophes : 21 destins de combattantes, de Maya Ombasic, un panorama fascinant des femmes philosophes, si peu représentées dans l’enseignement de la philosophie, qui leur donne la parole et met en évidence le combat central de la vie de chacune.
Sa bibliothèque idéale se compose aussi de livres marquants pour comprendre notre époque, à commencer par Condition de l’homme moderne d’Hannah Arendt, qui cerne le grand renversement de valeurs qui a conduit à accorder toute la place au travail (plutôt qu’à l’action et à l’œuvre). Suit Trouble dans le genre ou Défaire le genre de Judith Butler qui, dans la continuité des travaux de Simone de Beauvoir, définit le genre comme une performance plutôt qu’une essence fixe, ouvrant ainsi la voie à une déconstruction des normes et des systèmes d’oppression. Il suggère également Pour une autohistoire amérindienne de Georges E. Sioui, qui suggère que « les Euro-Américains pourraient à leur tour se laisser influencer par la sagesse du Cercle sacré de la vie, qui est une forme d’écologie profonde dont nous avons tant besoin à l’heure actuelle ». Finalement, il suggère Remède à l’accélération d’Hartmut Rosa, pour qui la meilleure réponse aux maux de ce qu’il appelle notre « modernité tardive », dans laquelle tout s’accélère, serait la « résonance », qui implique de se réattacher au monde, aux personnes qu’on rencontre, à la forêt dans laquelle on va marcher.
Les essais trônent également dans sa bibliothèque idéale, par exemple un coffret des essais de Henri David Thoreau, dont Teintes d’automne, parfait pour se reconnecter à la beauté de la vie même dans la fin de son cycle. Plus proche de nous, on trouve Je ne sais pas croire de Jérémie McEwen, qui se questionne sur le sens de la croyance aujourd’hui, ainsi que la collection « Documents », chez Atelier 10, liée à la revue Nouveau Projet : « des essais philosophiques souvent très divertissants », parmi lesquels il cite Les engagements ordinaires de Mélikah Abdelmoumen et La philosophie à l’abattoir de Christiane Belley et Jean-François Labonté.
La bibliothèque philosophique de Dominic Fontaine-Lasnier
Qu’est-ce que la philosophie antique?
Pierre Hadot (Folio)
La philosophie aujourd’hui : Un plaidoyer
Marco Jean (Nota Bene)
Femmes philosophes : 21 destins de combattantes
Maya Ombasic (Fides)
Condition de l’homme moderne
Hannah Arendt (Le Livre de Poche)
Trouble dans le genre
Judith Butler (La Découverte)
Défaire le genre
Judith Butler (Amsterdam)
Pour une autohistoire amérindienne
Georges E. Sioui (PUL)
Remède à l’accélération
Hartmut Rosa (Flammarion)
Teintes d’automne
Henri David Thoreau (Le mot et le reste)
Je ne sais pas croire
Jérémie McEwen (XYZ)
Les engagements ordinaires
Mélikah Abdelmoumen (Atelier 10)
La philosophie à l’abattoir
Christiane Belley et Jean-François Labonté (Atelier 10)
Photo : © Laurent Frey




















