« Jeune femme dans la vingtaine, j’étais à la recherche de modèles féminins dans le cadre universitaire. Sur le point d’abandonner les sciences humaines, taxées d’un 3P au carré — peu payantes, peu précises et peu prometteuses à long terme —, j’aurais trébuché du côté de la science exacte si sa boussole parfaitement alignée de femme de savoir, de tête et de conviction n’était pas venue à mon secours », écrivait Maya Ombasic dans Le Devoir en 2018, au sujet de celle qui a été l’étincelle dans son parcours philosophique à l’Université d’Ottawa, la professeure Danièle Letocha, seule femme à détenir ce poste pendant quatorze ans. Lorsqu’elle rentrait parfois dans un amphithéâtre, les étudiants lui disaient : « Vous vous trompez de salle. Il n’y a pas de femmes en philosophie », poursuit-elle. Ça se passait au début des années 2000, pas au temps d’Hypatie d’Alexandrie, qui vécut entre 355 et 415. Heureusement d’ailleurs, parce que cette figure mythique de la philosophie antique fut sauvagement assassinée par des fanatiques chrétiens commandités par l’évêque Cyrille d’Alexandrie, qui voyait en elle une menace directe à son pouvoir. C’est en partie grâce à l’aplomb de cette professeure Letocha si son ancienne étudiante restitue aujourd’hui la voix de la fascinante Hypatie et de vingt autres femmes philosophes dans son essai illustré d’une manière épatante par Evelyne Smith.
Cette même philosophe néoplatonicienne, mathématicienne et grande oratrice, dont la majorité de l’œuvre est aujourd’hui disparue, fait aussi belle figure parmi d’autres dans l’essai coécrit par Cécile Gagnon et Marie-Anne Casselot, qui redonnent à la pensée féministe ses lettres de noblesse. « Si ces femmes n’ont pas été reconnues comme des philosophes à part entière, c’est d’abord parce qu’elles ont été assignées à la catégorie “femme”, qui serait “par nature” incapable d’élaborer une réflexion rationnelle », soulignent-elles en introduction de leur essai qui dévoile les dynamiques de domination à l’œuvre dans les concepts classiques tels que la raison, la justice ou l’autonomie. Les coautrices remettent aussi en question le prétendu sujet universel et explorent une philosophie du quotidien, ancrée dans l’expérience sensible, traçant de multiples chemins vers une autre subjectivité politique.
« On a essayé de faire un panorama, avec celles qu’on connaissait bien, selon nos spécialités. Puis, on aime se mettre au défi, Marie-Anne et moi, si bien que comme femmes blanches cis, on a choisi de se confronter aussi à nos propres privilèges, à des expériences du monde ou du corps dont on n’a pas accès directement, en lisant par exemple des penseuses décoloniales, racisées, non binaires, etc. », commente Cécile.
À l’extérieur des murs de la pensée dominante
Dans son essai présenté sous forme de documentaire-fiction, Maya donne pour sa part la parole à 21 « combattantes » telles que Marguerite Porete, Olympe de Gouges, Rosa Luxemburg, Judith Butler, Simone Weil ou Susan Moller Okin. Celle qui enseigne la philosophie à Montréal déplore elle aussi l’invisibilisation féminine de son champ d’études. « Heureusement que cette longue histoire d’usurpation, d’exclusion et de domination n’a pas empêché les femmes, tout au long de l’histoire occidentale, de proposer un contre-courant à la pensée dominante; pensée qu’il faut dépoussiérer afin de faire découvrir aux jeunes générations la panoplie de modèles féminins théoriques. Car, contrairement à ce lieu commun parfaitement résumé dans cette question que j’ai entendue plus d’un million de fois — qui sont les femmes philosophes à part Simone de Beauvoir et Hannah Arendt? —, force est de constater que l’histoire regorge de modèles de philosophes femmes tant sur le plan théorique que pratique », souligne-t-elle en préambule de son ouvrage.
« On me renvoyait souvent à Simone de Beauvoir et Judith Butler qui, en même temps, peuvent être très compliquées à lire… Je me disais qu’un jour, j’allais aller comprendre ces textes intimidants, je voulais réfléchir en dialogue avec ces auteures-là », se souvient Cécile pour qui découvrir les théories féministes lui a aussi permis d’entrevoir la possibilité de théoriser le rapport au corps, à la violence, au mal-être qu’on pouvait ressentir comme femme. « […] Il n’y a pas juste Kant, Descartes, Platon, nous aussi on peut être critiques et badass! », poursuit celle qui avait envie d’écrire le livre qu’elle aurait voulu lire au cégep.
Idem pour Maya, qui a choisi de mettre son titre au programme de son enseignement en philosophie. « Une des raisons pour lesquelles j’ai fait ce livre, c’est qu’on m’a tellement dit qu’il n’y avait pas de femmes en philo. On ne les voyait pas! Je m’en sers avec mes étudiants pour faire des ateliers, ils apprennent à découvrir leur vie, leurs combats. Il y avait un manque dans ce sens-là, comme un grand vide », ajoute celle qui est aussi écrivaine.
Sortir de l’essentialisme
Dans leur opus Existantes : Pour une philosophie féministe incarnée, les autrices y vont aussi d’un postulat cher à leur cœur qui sous-tend par ailleurs en filigrane l’ensemble de leurs réflexions philosophiques. « C’est qu’il n’existe pas de différence identifiable entre les hommes et les femmes qui serait de source biologique. C’est être socialisé garçon ou fille qui nous place dans des postures très différentes, qui influence notre rapport aux autres, à notre corps, à nos possibilités dans la vie, aux attentes des autres à notre endroit… », complète Cécile, qui est chargée de cours et doctorante en philosophie à l’Université de Montréal.
Même si la philosophie est un domaine plus ouvert aux femmes qu’avant, les débuts pourtant pas si lointains des trois autrices ne furent pas exempts d’embûches. « […] le déclic féministe réel s’est produit dans un cours d’éthique appliquée, où le professeur s’évertuait à faire une (très mauvaise) analogie entre l’euthanasie et l’avortement. Après trois cours à écouter ses élucubrations à tendance antichoix, moi qui n’avais jamais pris la parole durant mon baccalauréat, je me suis armée de courage pour intervenir, car aucune des femmes présentes dans la classe n’avait alors émis de commentaires. J’ai argumenté que cet exercice de pensée constituait une pente glissante, car il demandait de limiter et d’encadrer les deux interventions médicales de la même manière, alors qu’on parle de deux enjeux complètement différents. […] Le professeur m’a interrompue sans appel en me demandant pourquoi il était impossible de discuter calmement avec “les féministes”. Un vrai moment de police du ton qui m’a enragée, mais qui, rétrospectivement, a consolidé ma volonté de faire de la philosophie féministe et d’être féministe en philosophie », note dans l’ouvrage Marie-Anne Casselot, doctorante en philosophie à l’Université Laval.
Rien pour étonner Maya, qui se souvient de ses entrevues d’embauche en enseignement de la philosophie. «J’arrivais dans un auditorium avec dix mecs arrogants, les bras croisés et où aucune femme n’était présente. Ils revenaient sur une thèse que j’avais défendue pour que je leur prouve que ça se tenait. Je rappelle que j’étais dans une entrevue d’embauche… j’ai vécu ça mille fois», se souvient-elle.
Le sempiternel syndrome de l’imposteur
Malgré ses années d’expérience, son évidente solidité, et bien sûr, une confiance plus grande que jamais lorsqu’elle enseigne avec générosité et un réel amour de la transmission, Maya avoue ressentir encore, « consciemment ou inconsciemment », le syndrome de l’imposteur. « Est-ce qu’on est vraiment à notre place? C’est comme pour les femmes pilotes, pour lesquelles j’imagine que la question de la légitimité est toujours présente. Donc, il faut encore plus prouver qu’on est capables. Ça prend de l’assurance… Oui, pour se mettre devant une classe et parler de Descartes, il faut savoir de quoi il en ressort. L’assurance, ça, je l’ai… S’il y a bien une chose bonne au fait de vieillir… », reconnaît l’autrice de Femmes philosophes, dans lequel les probabilités de se trouver un modèle, voire une héroïne parmi les penseuses présentées sont très fortes tant elles sont inspirantes.
« La philosophie peut effacer et rebuter beaucoup de femmes, et encore plus les personnes racisées ou celles qui ont une identité de genre différente. Elle est tellement universelle comme discipline qu’elle est toujours en train d’exclure tout ce qui ne correspond pas à une norme très rigide de l’expérience humaine. Ainsi, on est portées à aller dans des milieux qui nous sont moins hostiles… », détaille Cécile, qui précise qu’à toutes les époques, il y a eu des critiques féministes, des décoloniales ou antiracistes des structures de savoir élaborées par des personnes en situation de pouvoir. Selon elle, chaque fois, leur savoir ou leurs écrits ont été volontairement oubliés ou mis de côté, bref, ils ne se sont pas rendus à nous.
Un pas en avant
Cette dernière entrevoit toutefois l’avenir sous de meilleurs auspices. « Je crois que le nombre de femmes en philosophie augmente, qu’il y a plus de femmes qui se font engager dans des postes. Bien que les femmes soient encore minoritaires, surtout aux études supérieures, le prochain défi sera aussi de “colorer” la discipline parce qu’en ce moment, elle est “blanche de chez blanche”, ça prend d’autres perspectives… mais oui, il y a de grands changements dans le monde académique, des colloques, des études, des gens commencent à voir comment adapter les cours au cégep pour faire une place aux philosophies féministes ou antiracistes. »
Il faut dire qu’importe l’époque dans laquelle vécurent ces grandes voix féminines de la réflexion, elles résonnent toutes avec le temps présent, ses enjeux, ses débats, ses nouvelles préoccupations sociales dans un monde en constante évolution. « C’est maintenant ou jamais qu’il faut les entendre, d’autant plus que l’étau tend à se resserrer autour des droits des femmes. Il faut contrebalancer le courant qui va dans la mauvaise direction… », soutient Maya. S’il en va de rétablir l’ordre, voire d’enrayer les désordres du monde, pour elle, il en va aussi de penser l’autorité des femmes qui étaient là avant nous, de reconnaître qu’elles ont tracé le chemin, qu’on a tout à gagner de prendre appui sur leurs travaux.
« Il existe des modèles qui irradient même après leur court passage, comme ces étoiles mortes depuis longtemps mais dont l’œil perçoit encore la lumière. C’est peut-être ça, l’immortalité à laquelle aspirait Achille : survivre dans la mémoire des hommes longtemps après sa mort grâce à une vie et à une plume exemplaires », exprimait avec éloquence Maya dans son hommage à Danièle Letocha.
Photo de Maya Ombasic : © Melany Bernier
Photo de Cécile Gagnon et Marie-Anne Casselot : © Katya Konioukhova














