Nous sommes dans une société utilitariste, cela est essentiel à notre survie. Pour se nourrir, s’abriter, se vêtir, il faut s’organiser et exécuter une certaine production afin de pourvoir à tout cela. Mais notre ère semble particulièrement exercer une forte pression sur les individus en matière de rendement. Maximiser son temps avec un souci toujours plus grand d’efficacité et de réactivité paraît être la devise de notre époque. Bref, l’inutile n’est pas à la mode, il est même très inactuel. Pourtant, Michel A. Bouchard en fait l’apologie. « J’ai longuement réfléchi, est-ce qu’il y a des choses inutiles qui sont néanmoins nécessaires?, se demande l’auteur. Utilité et besoin sont deux choses différentes. » Et ce qu’il appelle « la conscience désintéressée de ce qui nous entoure » a soif d’heures oisives et de responsabilités allégées, non pas pour nous laisser dans une existence de vacuité, mais pour justement la remplir de tout ce que l’on se permet d’approcher quand le temps n’est tenu à rien. Lorsque la tête est libre et n’est plus assujettie aux devoirs, les sens sont plus alertes et quand l’intérêt est délesté de l’obligation de résultats, l’attention s’affranchit, se mettant en posture de réception, s’adonnant à l’étonnement. Dans ce détachement des impératifs s’opère un état d’abandon béni pour quiconque aspire à la plénitude de l’esprit. Vus sous cet angle, les actes inutiles sont les plus entiers parce qu’ils se suffisent en eux-mêmes et ne sont aliénés à aucune cause ou conséquence.
Tout remue, évolue, se transforme
Ne reste qu’à se laisser porter par le fruit du hasard qui, pour l’essayiste, fait en quelque sorte souvent bien les choses. « Le hasard est ce qu’il est, il est heureusement imprévisible, imprévisible mais fiable, il est toujours là. » On ne sait jamais quand et sous quelle forme l’imprévu s’exprimera, mais on peut être assuré qu’il viendra nous surprendre. [Au moment même où nous discutions de l’inattendu par l’entremise d’une visioconférence, Michel A. Bouchard et moi perdons le contact virtuel, la réalité ayant cru bon de nous fournir un exemple d’impondérabilité. Comme on pouvait s’y attendre, cela fait rire Bouchard de bon cœur.] Plusieurs s’essaient à contourner les aléas, mais le mieux selon l’auteur est d’apprivoiser les situations au lieu de s’acharner à les changer, d’entrevoir le charme qu’il y a dans cette variété inopinée du fortuit.
À l’instar de l’autrice Marie-Claire Blais, qui écrivait « N’est-ce pas la curiosité qui nous retient à la vie? », Michel A. Bouchard carbure à cet appétit de l’observation. « C’est tout à fait ça, je le fais d’une façon très primitive, en chiffrant, en quantifiant, explique le géologue. C’est une façon d’être sensible, d’être éveillé à la majesté de ce qu’il y a autour de nous, malheureusement parfois à la misère aussi. » C’est en tout cas une lucidité, une vigilance de l’instant et un enthousiasme pour tout ce qui est, bouge, vit et se transforme constamment. Le fait de consigner, de noter une donnée ou une information relève d’une volonté proprement humaine de pérennité ou de recherche de sens, un souhait d’établir des liens, de s’inscrire dans le continuum, d’apprendre à vivre. De fixer ce qui nous glisse des mains sans arrêt. Pas pour contraindre le mouvement — ce qui serait chimérique —, mais pour saisir l’histoire qui compose chaque manifestation. D’ailleurs, le monde s’est construit et continue de le faire sur ces accumulations de connaissances. Même celles qui en apparence relèvent de la futilité disent beaucoup de nos façons de voir, de penser et d’être. « […] je suis devenu convaincu qu’il n’y a de constant que le changement et que c’est dans la nature même des choses d’avoir une histoire, parce que chaque chose est issue d’un changement et qu’elle deviendra quelque chose d’autre, par suite d’autres changements. » Inspiré par le philosophe Henri Bergson, Bouchard constate et accepte ce rythme ondulant et ces métamorphose perpétuelles.
La narrativité d’une roche
Ce qui prend les atours de l’insignifiant se revêt d’une étrange beauté, laquelle est difficile à identifier. Elle n’est certes pas utilitaire en soi, mais comme elle procure un certain plaisir, elle devient utile par le seul fait qu’elle apporte du contentement et répond à notre vœu de joie. « On ne sait pas ce qui est beau, on le ressent », dit l’environnementaliste. Il est fasciné par le fait que chaque élément sur Terre — entendons par élément l’humain, l’animal, le végétal, le minéral, etc. — possède une histoire, même un caillou, puisque son récit témoigne de ses pérégrinations. Toujours, tout le temps, partout, une modification est à l’œuvre. Ce constat est à la fois doté d’un grand pouvoir d’espérance, mais également d’un incommensurable vertige; nous nous trouvons, à la manière de plaques tectoniques, au milieu d’une dérive infinie, à la merci en somme d’un grand tourbillon. Ce fameux hasard que nous évoquions provoque chez plusieurs une forte angoisse, ayant l’impression que tout contrôle leur échappe. Une bonne part d’entre nous, la plus grande sans doute, tentent de contrôler les choses et d’avoir une emprise sur ce qui advient. « C’est la définition du malheur, affirme le scientifique pour qui le hasard n’est pas à craindre. Il faut savoir vivre avec l’éphémère des choses qui est une composante du hasard, mais cela ne signifie pas de s’abandonner à tout, on garde la responsabilité de son bonheur quand même. » Ni tout l’un ni tout l’autre, c’est probablement ce à quoi il faut aspirer, à un certain équilibre entre ce qui nous arrive et ce que l’on en fait.
D’après le scientifique, la vie, malgré les extinctions, continuera toujours d’une manière ou d’une autre, même si l’humain a la propension de croire que sans lui, c’est la fin du monde. Il a également une tendance lourde à modeler la nature à sa main. « L’être humain n’a pas le choix et il n’a pas à s’excuser d’utiliser les ressources de la terre ou de les exploiter, c’est son destin de l’occuper et d’en prendre possession, c’est son sort, soutient l’auteur. Maintenant, il a l’obligation de le faire intelligemment, il faut s’adapter à la planète et non pas lui demander de s’adapter à nous. » L’humain agissant en maître ne fait que se placer lui-même sur la corde raide, car il met à mal ce dont il a besoin. Afin de l’éclairer dans les gestes à adopter, Bouchard encourage la fréquentation des philosophes. Il mentionne Jean-Jacques Rousseau et l’avantage que nous aurions à réhabiliter son contrat social. « Il dit que le bien commun doit parfois prévaloir sur le bien privé, et l’un et l’autre ne sont pas à condamner, ils doivent coexister et je pense que les philosophes seraient probablement les mieux à même pour nous dire comment. » Décloisonner nos œillères comme nos territoires serait déjà un bon début selon Michel A. Bouchard. « On doit aller chercher une perspective plus vaste. » Élargir notre vue, préfigurant une humanité en lien avec son environnement et attentive aux murmures des philosophes, nous laisse envisager une vie meilleure.
Photo : © Ted Moses













