Bernadette a 14 ans et, comme tous les jeunes de son âge, elle entame sa longue traversée de l’adolescence. En quoi cette période de la vie est-elle un terreau fertile pour l’écriture?
L’adolescence est une période d’une rare intensité, le corps et ses mécanismes se transforment profondément en l’espace de quelques années seulement, à un moment où on n’est pourtant pas tout à fait libre d’en faire ce qu’on veut! On dépend encore de nos parents, alors que tout notre être nous hurle de nous dissocier d’eux. On subit les contraintes de l’école tout en nous faisant dire qu’on devrait se responsabiliser. On aimerait prendre des risques, mais on les mesure mal. Cette friction constante est formidablement riche pour la construction de personnages!
Et avec l’adolescence s’impose nécessairement le regard de l’autre et le besoin aigu de validation. Dans le roman, Bernadette craint d’être trop jeune, trop nerd, ou pire encore, d’être un rien indéfini qui ne correspond à aucune case. Est-ce que cette construction de soi par le regard des autres est propre à l’adolescence ou est-ce qu’il s’agit d’un mécanisme de défense que l’on traîne avec soi jusqu’à l’âge adulte?
Je ne peux parler que pour moi, mais je ne me suis jamais défaite de ce besoin de validation, de cette quête d’appartenance. J’ai heureusement trouvé « mon monde », un groupe de gens et un milieu où je me sens acceptée. Mais une part de moi reste cette adolescente incertaine de tout et éperdue d’approbation.
Bernadette a toujours entretenu une fascination inquiète face à la mort en plus de maintenir une hypervigilance sur les battements de son cœur. Pour calmer son angoisse, elle écume les sites médicaux pour trouver le libellé qui lui permettra de saisir toute l’amplitude de son mal. Qu’est-ce que cette recherche fiévreuse dit sur le personnage et sur la société dans laquelle elle évolue?
À travers les recherches de Bernadette et son hypervigilance, je voulais bien sûr illustrer les mécanismes de l’anxiété, des ruminations et des pensées erronées qui maintiennent les anxieux dans un perpétuel état de doute. Plus globalement, je crois que l’époque d’instantanéité dans laquelle on vit agit comme de l’huile sur le feu de la peur. Il est plus difficile que jamais de se détourner de l’objet de notre frayeur quand il est toujours à un clic de nous. Bernadette se fait prendre dans cette spirale. Il en va de même pour nos désirs satisfaits trop vite, menant ensuite inévitablement à un sentiment de perte, de dépossession, qui entraîne ensuite la création de nouvelles obsessions.
Bonjour, mon cœur, c’est le récit des hauts et des bas de l’adolescence, mais c’est surtout une histoire de connexions profondes. Celles qui nous soutiennent et qui nous font grandir même lorsque la poussée de croissance est difficile. Est-ce que ces connexions significatives ne sont pas en quelque sorte le remède de bien des maux du quotidien, voire de tous les maux?
Pour moi, c’est la grande clé d’une vie bien vécue. « Je suis les liens que je tisse avec les autres », écrivait le philosophe Albert Jacquard. Après plusieurs années d’exploration de mon propre trouble anxieux, j’ai appris que je ne m’approche de l’apaisement que lorsque je reprends contact avec le vivant, que ce soit l’être humain ou la nature. Voir des amis, cuisiner pour eux, observer la croissance de nos enfants, aimer depuis longtemps mon chum, cultiver l’indignation et combattre la complaisance, favoriser la curiosité plutôt que le jugement : tout cela me lie au vivant. Il faut parfois agir comme la personne qu’on voudrait être pour arriver à le devenir. Bien sûr, ce « fake it till you make it » peut aussi être toxique, une sorte d’injonction à la compétence, alors que je crois fermement que c’est par les échecs et les failles, bien plus qu’avec les succès, qu’on parvient à soi-même. Dans le livre, lorsque Monsieur Costas, le professeur de chorale de Bernadette, dit à la classe que « ce qu’on fait de nos journées, c’est ce qu’on fait de notre vie », il cite la grande Annie Dillard. Cette phrase m’accompagne depuis des années, et résume bien mon désir incessant du lien.
Photo : © Justine Latour













