En entrevue, vous disiez : « À chaque projet, souvent j’invente un style parce que j’aime ça me déstabiliser un peu. » Comment faites-vous pour sortir de vos ornières et imaginer continuellement de nouvelles avenues?
Ayant presque toujours travaillé de concert avec des designers graphiques et ayant étudié en architecture, j’ai le réflexe, comme dans ces professions, de m’adapter au projet à réaliser en m’effaçant, comme le ferait un compositeur de musique de film. Chaque projet impose son style et j’ai tendance à avoir peur de refaire toujours la même chose, une sorte de « claustrophobie du style », pour citer le designer Paul Cox. C’est une manie qui est souvent enrichissante, car elle me force à explorer, mais elle implique beaucoup d’essais infructueux et de recommencements à zéro. En étant patient, j’y arrive la plupart du temps.
Vous avez réalisé les illustrations de plusieurs couvertures de romans destinés à un public adulte, notamment Amiante, Ténèbre, Les marins ne savent pas nager, Frappabord aux éditions La Peuplade. Comme il s’agit du premier contact avec le potentiel lecteur ou la potentielle lectrice, de quelle manière arrivez-vous à accrocher l’œil tout en respectant le mandat de représenter l’œuvre?
C’est un travail qui se fait de concert avec la maison d’édition, la talentueuse designer graphique Julie Espinasse, et bien sûr, l’auteur ou l’autrice. Je suis très bien breffé à la base, la vision des éditeurs étant claire et leur connaissance du récit profonde. Notre machine est bien huilée et c’est toujours un plaisir de collaborer avec La Peuplade. Dans le cas particulier de ces couvertures, je dirais que j’essaie d’intégrer le moins d’idées possible sur la couverture (plus il y en a, plus l’impact se dissout). J’utilise des couleurs franches, une accroche et un peu de mystère. Mais sans la solide relation que j’entretiens avec tous les collaborateurs, le travail serait plus difficile.

En 2017, vous dessinez l’album documentaire pour la jeunesse Les poissons électriques (La Pastèque), écrit par Erik Harvey-Girard. Comment allier les côtés informatif et ludique d’un livre?
Mes illustrations plus descriptives ne suffisent souvent pas totalement pour expliquer les enseignements d’Erik aux enfants, et le côté ludique s’impose de lui-même, c’est un outil didactique bien utile.

Tout récemment, toujours en collaboration avec Harvey-Girard, vous avez publié Quel chantier! Attention, cerveau au travail (La Pastèque), un monumental boulot de précision qui image ce livre jeunesse portant sur la complexité de l’esprit humain et ses nombreuses ramifications. Qu’a stimulé en vous un tel projet?
Le cerveau me semblait au départ être un sujet comme un autre, mais j’ai réalisé assez vite qu’il englobe toute l’expérience humaine. J’ai longuement figé devant l’apparente infinité du sujet et devant le défi d’expliquer graphiquement toutes les facettes disparates du cerveau, qui s’étendent de l’anatomie jusqu’à la pensée. À force d’avancer, de reculer et d’essayer des choses, j’ai lentement développé un langage graphique propre au livre, aussi éclectique que le sujet, et j’ai aussi appris à me faire confiance. J’espère avoir réussi à traduire en images la fascination que m’a procurée le manuscrit.
Que ce soit pour les livres ou pour des commandes corporatives, vous n’hésitez pas à utiliser des couleurs franches et à pratiquer des effets de contraste. Pourquoi privilégier ces approches?
Je privilégie la superposition de tons directs, en me limitant à deux ou trois couleurs, peut-être pour me rapprocher des techniques d’antan comme la lithographie. Je ne sais donc jamais exactement de quoi aura l’air le produit final, ce qui apporte un peu de danger. Je crois que d’utiliser des couleurs pures, superposées, crée naturellement de l’éclat et du contraste.
En tentant un pas de recul, de quelle façon décririez-vous votre langage visuel?
C’est très difficile pour moi de décrire mon langage visuel, j’ai l’impression de ne jamais faire la même chose et je trouve parfois que mon travail est trop éclectique. Peut-être que l’économie conceptuelle, l’adaptation aux impératifs du projet et la rationalité dans le choix des couleurs sont des éléments de réponse!

Quelles qualités vous servent-elles le plus dans votre profession?
Je dirais que l’écoute m’est bien utile, je parle peu lorsqu’on me présente un projet, mais je prends beaucoup de notes. Je dirais aussi la persévérance et l’envie d’aller jusqu’au bout.
Comment êtes-vous arrivé au dessin?
Un peu par hasard : je me suis toujours projeté en sciences, c’est ce que je valorisais et j’ai même essayé l’ingénierie, mais la vie nous amène parfois ailleurs! Cela dit, le fait d’avoir un père qui excelle en peinture de paysage m’a évidemment influencé. Il m’a appris très jeune à prendre le temps de remarquer et d’apprécier la beauté, chose pour laquelle je lui suis redevable.
Quelle partie de votre métier préférez-vous (idéation, esquisse, peaufinage, couleurs)?
Je dirais que chacune de ces étapes apporte son lot de hauts et de bas, mais il y a un moment, souvent après un long moment de désespoir, perdu dans le désert à chercher, où soudainement tout clique, tout devient limpide, où j’entre en « flow ». Je me sens alors incroyablement bien, la musique que j’écoute est meilleure, mon travail est efficace, j’oublie le temps et j’ai de la difficulté à arrêter. Malheureusement, pour arriver à ce savoureux état, je dois absolument retraverser le désert chaque fois!
Avez-vous un rêve, un fantasme d’illustrateur?
En cette ère de changements, je fais le souhait candide de pouvoir continuer à gagner correctement ma vie en pratiquant ce métier le plus longtemps possible. J’ai la certitude que je suis loin de ma destination (où qu’elle soit), et j’ai encore beaucoup à apprendre.

Illustration : © Stéphane Poirier


















