Nell Pfeiffer se révèle à l’écriture avec sa duologie L’engrange-temps, conquérant rapidement un lectorat de jeunes adultes friands d’univers fictionnels finement ciselés. Son talent de tisseuse d’histoires se confirme avec Les cités de poussière, un one shot de fantasy aux thématiques engagées. C’est avec bonheur que les lecteurs retrouveront la scintillante créativité de l’autrice dans Le Brise-Tempête (Petit Homme), le premier tome du diptyque Le fracas des envolées. Un roman aux accents steampunk, façonné par la magie des vents, qui nous fait grimper dans les nuages à bord du dirigeable Le Galéone, où la tempête qui sépare les continents peine à rivaliser avec celles qui grondent entre les parois métalliques du vaisseau-cité.

L’étoffe d’une autrice
Avant d’entrelacer avec brio secrets et cataclysmes sur fond de palingénésie, l’autrice fut d’abord une jeune fille amoureuse des mots, portée par un rêve un peu fou : devenir pop star. C’est par la musique, et plus spécifiquement par la composition de chansons, que Nell fait ses premiers pas dans l’écriture. Si dans sa jeunesse la lecture n’a jamais été un rendez-vous incontournable, son imagination fertile, qu’elle soit au service de la rythmique d’une mélodie ou d’une phrase, lui offre une échappatoire salutaire au quotidien.

Puis vient le déclic. Bercée depuis l’enfance par des sagas comme Narnia ou Harry Potter, elle ressent à son tour le désir d’offrir aux lecteurs un refuge narratif de son cru. Une impulsion guidée par le besoin de partager : « Certains écrivains protègent leurs idées comme des horcruxes. Pour ma part, je n’ai jamais voulu créer uniquement pour moi. C’est lorsque les lecteurs entrent dans mon univers que ma passion prend tout son sens. »

Si écrire allait de soi, la voie de la fantasy s’est imposée tout aussi naturellement. Par goût, bien sûr, mais aussi parce que la liberté propre à l’imaginaire lui permet d’aborder des thèmes qui seraient plus dérangeants dans un cadre strictement réaliste, en les inscrivant dans une forme d’utopie. Ce décalage permet de les nuancer, de les transformer, et parfois même d’envisager des issues difficilement applicables dans la vie de tous les jours. Plus qu’un simple décor immersif, la trame narrative devient, pour l’autrice comme pour le lecteur, une véritable catharsis.

L’architecture de l’ailleurs
Bien que ce genre littéraire ait depuis toujours été son bac à sable créatif, l’écriture de ce quatrième roman a tout de même donné à Nell Pfeiffer l’impression d’un retour aux sources qui s’appuie d’abord sur l’originalité et la finesse de son worldbuilding.

Au cœur du Fracas des envolées se déploie une histoire de vengeance sur fond de quête identitaire. L’héroïne, Mia Aérondel, embarque sur Le Galéone afin de s’emparer de l’énigmatique Brise-Tempête et ainsi restaurer l’honneur familial. Mais à mesure que les enjeux s’intensifient et que chacun abat ses cartes, entre bouleversements personnels et tensions collectives, comment maintenir tous les fils du récit sans qu’ils s’emmêlent?

Pour l’écrivaine, pas question d’user de la plume « en jardinier ». Tout est affaire de technique. Du premier jet aux multiples réécritures, personnages et univers s’affinent à mesure que les idées s’imbriquent en une trame cohérente. L’essentiel, dit-elle, est de connaître le monde sous toutes ses coutures : « Dans ce genre de roman, il faut explorer les personnages bien avant le début de l’histoire. Ils ont chacun un parcours de vie qui teinte leur but. Pour comprendre leur présent, je devais d’abord connaître leur passé. »

Ce souci d’unité se reflète jusque dans le choix d’un duo de magie — les Venteliers, maîtres des vents, et les Oiseliers, capables de se transformer en oiseaux — qui lie l’ensemble du roman, jusque dans sa nomenclature, à l’imaginaire des bourrasques : « À chaque roman, je me demande comment le système de magie peut sublimer l’histoire. J’ai toujours beaucoup aimé l’élément de l’air, et j’avais envie de parler d’oiseaux pour explorer le thème de la liberté. Mais j’ai voulu pousser plus loin avec les noms des personnages et des lieux qui ont tous un lien avec le vent ou les oiseaux pour ancrer la magie dans la réalité du monde. »

Toutes ces briques narratives s’articulent pour créer un environnement structuré et crédible, délimité par des règles et des balises claires. Ici, pas question de recourir au deus ex machina.

Des héroïnes en clair-obscur
En observant le paysage de la fantasy francophone pour jeunes adultes, on se réjouit de voir apparaître des personnages plus nuancés, notamment des figures féminines qui échappent au cliché de la « fleur fragile ».

Le fracas des envolées est peuplé de ces protagonistes féminines délicieusement imparfaites, habitées d’une rage à peine contenue. Chez elles, forces et failles cohabitent à parts égales. Loin des héroïnes badass unidimensionnelles, capables de tout résoudre par la seule force de leur conviction, elles avancent à tâtons, commettent des fautes et s’appuient sur les autres pour progresser.

Affranchies des dispositions vertueuses que l’on associe traditionnellement aux femmes, elles voient leurs ambitions les pousser parfois, que ce soit par dépit ou par stratagème, à manipuler leur entourage. À l’image de Mia, elles sont prêtes à tout pour atteindre leur but, même si leurs décisions entraînent des conséquences désastreuses. Une fêlure que l’autrice aime tout particulièrement explorer dans ses personnages : « J’aime sonder la dimension psychologique des personnages, les confronter à leurs erreurs et à leurs conséquences. C’est ce qui rend le récit captivant et entretient la tension : observer comment ils tombent, et comment ils se relèvent. »

Bien qu’inscrit dans le registre young adult, le roman échappe au moralisme facile et met en lumière la complexité des choix; même lorsque ceux-ci sont discutables. La vie qui se dessine entre ses pages apparaît alors pour ce qu’elle est vraiment : faillible, imprévisible et profondément humaine.

Façonner la beauté
Graphiste et photographe de formation, l’autrice a le flair pour créer des univers d’un grand esthétisme, et ce, jusque dans les moindres détails. Qu’il s’agisse de l’objet-livre ou de sa mise en valeur en ligne comme sur les tablettes, chaque élément bénéficie d’un enrobage graphique soigné. Consciente que de nombreux lecteurs se laissent d’abord séduire par une couverture avant même de lire le résumé, elle mise sur les images et les réseaux sociaux pour promouvoir ses ouvrages, convaincue qu’un livre visuellement attirant a plus de chances de trouver son public.

Le raffinement ne s’arrête pas à la couverture. Lire Nell Pfeiffer, c’est aussi découvrir une prose délicate, capable de s’élever dans un lyrisme qui sert pleinement le récit. L’autrice se dit particulièrement sensible aux sonorités, aux rimes, aux mots rares et aux tournures élégantes; un goût qui guide autant son écriture que ses lectures. Dans ce contexte, la création peut s’apparenter à l’expertise d’un orfèvre qui recherche la perfection dans la matière. Mais écrire n’a pas, dans le cas de l’écrivaine, que des visées esthétisantes. C’est également la simplicité et la précision qui sont recherchées pour rendre l’expérience de lecture d’autant plus immersive : « Ça fait partie d’un tout. Si j’écris de la fantasy pour créer des intrigues qui font rêver les lecteurs, autant les faire rêver aussi par la manière dont l’histoire est racontée, afin qu’ils puissent plonger encore plus profondément dans le récit. »

À quoi ressemble ce plongeon de près de 600 pages qu’est Le fracas des envolées? C’est d’abord se laisser emporter par les rafales d’une intrigue haletante, au cœur d’un univers unique, riche et vibrant. C’est aussi s’offrir ce plaisir rare de découvrir un imaginaire qui transcende les limites de la page. Car lire un roman de Nell Pfeiffer, c’est partir à la rencontre d’une autrice qui possède un don précieux, celui de créer des mondes qui happent le lecteur et l’entraînent dans un voyage onirique dont les échos continuent de résonner bien au-delà de la dernière page tournée.

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