Son nouvel album, Entre toi et moi : Petit secret d’amitié, m’a fait exactement le même effet que notre discussion : j’entrais dans un univers parallèle. Plutôt, je quittais la frénésie des humains pour la douceur de la nature et je m’immisçais dans le jeu du jour et de la nuit, là où n’existe que la beauté simple de partager un moment avec l’être aimé. Un monde où les criquets et les papillons sont animés par l’identique désir de connexion.
Immensément célébrée pour son univers pictural aérien et son écriture dépouillée, l’artiste mise dans ce nouvel album sur la contemplation pour évoquer notre besoin de nous rassembler. « Ce livre a commencé comme un projet personnel pour moi-même », explique Anna Walker, qui me montre ses journaux visuels. De petits carnets où elle note et dessine des choses simples, les trouvailles du quotidien.
« En amont de cet album, je réfléchissais à l’importance des connexions dans ma propre vie et les effets positifs d’avoir un ami. Un ami qui est capable de nous voir, avec qui nous pouvons connecter, discuter et échanger à propos de différentes façons de voir le monde. Je pense que l’amitié, pour les enfants, mais pas seulement pour les enfants, pour les adultes aussi, est vraiment essentielle. C’est l’un des principaux ancrages de nos vies. »
La communion entre les êtres n’est pas un sujet nouveau pour Anna Walker. Dans Lottie & Walter (Kaléidoscope, 2020, traduction de Rose-Marie Vassallo), une petite fille se lie d’amitié avec un morse pour vaincre sa peur de la piscine municipale. Dans Florette (Kaléidoscope, 2019, traduction de Rosalind Elland-Goldsmith), une enfant venue de la campagne s’installe en ville avec sa famille. Immensément triste, elle doit partager son amour de la nature et des plantes avec les enfants du quartier pour retrouver du sens.
Poétiser le réel
Tout le long de l’entretien, pour illustrer sa pensée, Anna me racontera des histoires. « Je me souviens d’être allée à l’aquarium et d’avoir vu un enfant, pas le mien, jouer avec un autre enfant, retrace-t-elle. Ils se faisaient des signes chacun de leur côté du bassin. Les deux se regardaient et marchaient autour du réservoir en riant et en souriant. J’ai apprécié ce minuscule moment de connexion. Ce sont les mêmes idées qui se trouvent dans Entre toi et moi. Une joie partagée en un seul bref instant. »
Si elle a mis en scène des relations entre des enfants et des animaux, avec Entre toi et moi, ce sont un grillon et un papillon de nuit qui se font les yeux doux. Un duo improbable, éphémère, mais qui a une résonance dans le réel, du moins dans celui de l’artiste.
Une nouvelle histoire d’Anna : « Un jour, je suis venue au studio et il y avait un minuscule papillon de nuit et un grillon sur le rebord de la fenêtre, l’un à côté de l’autre. Tous les deux étaient décédés, gisant là, presque comme Roméo et Juliette, mais pas tout à fait. Je voyais qu’ils avaient partagé du temps ensemble et que maintenant ils étaient en paix. Tout de suite, j’ai voulu connaître leur histoire. »
Walker explique avoir simplement suivi le fil, avoir dessiné la rencontre du papillon et du grillon. Mais nous croyons plutôt que c’est son talent et son regard poétique sur le monde qui ont permis ladite rencontre. Quelques mots, à peine une phrase ou deux, constituent le texte d’Entre toi et moi : Petit secret d’amitié. La traduction a été assurée par Nadine Robert, éditrice de Comme des géants, où paraît la version française.
Une histoire, à nouveau, pour bien saisir la poésie du travail d’Anna : « Quelques mois auparavant, en Australie, où je travaille au studio, il y a de beaux jardins. À la fin d’un été, il y a eu tout à coup des centaines de papillons dans l’air. Dans la légère brise de fin d’après-midi, les feuilles se sont mises à tourbillonner, presque comme si elles dansaient avec les papillons. L’idée de danser avec la nature, de s’y rassembler, de s’y lover, a émergé. »

Une artiste de l’image
Entre toi et moi : Petit secret d’amitié possède les inhérences d’un conte de fées : il y a du merveilleux, de l’inexpliqué, une nature généreuse, des couleurs chatoyantes, ici des roses pêche et orangés, des bleus nuit et azur. Du blanc pour le contraste, un brin de noir et de brun pour les compagnons ailés.
L’artiste, qui chérit les différentes techniques d’impression, la linogravure ou le monoprint, par exemple, s’est aventurée sur un nouveau terrain pour cet album. Et à ce moment de l’entretien, elle approche de l’écran des pochoirs où je peux apercevoir de minuscules grillons et papillons dans différentes poses. Elle en a créé des centaines pour arriver à ses fins.
Il faut l’imaginer travailler : « Au début, j’ai utilisé une brosse à dents pour éclabousser à travers les pochoirs. Puis, j’ai eu envie de tester avec de la peinture en aérosol. J’ai refait des pochoirs, me suis installée dehors, avec un masque. Parfois, il y avait du vent, de la pluie. Cette technique contient toujours de l’inattendu, de l’inexpliqué, et la révélation est toujours excitante. Le mouvement de la peinture en aérosol exprime autrement les émotions. J’ai adoré travailler avec ce médium qui, je trouve, a la qualité de la gravure. »
La qualité des images est manifeste. Les couleurs prennent toute la page, on plonge dans la valse du grillon et du papillon et l’envoûtement fonctionne. Les mots sont déposés en douceur, ils flottent en apesanteur. « Je vois ce livre presque comme un haïku, un poème : il y a si peu de mots et tant d’espace », continue l’autrice.
S’il est important pour Walker que les images aient un lien étroit avec les mots, elle « aime que les images fassent le gros du travail, souligne-t-elle. Les enfants sont intelligents, ils n’ont pas besoin qu’on leur explique tout. Au contraire, je veux qu’ils inventent leurs propres histoires, impriment leurs propres sentiments dans mes livres ».
Les magnifiques illustrations ont un caractère artisanal et c’était le souhait de l’artiste qui, je l’ai compris à ce moment-ci, aime faire et construire des choses de ses mains. Ainsi, les mots viennent après les images, mais la poésie demeure. « Le livre d’images est une forme d’art, réfléchit Walker, et il est difficile à l’époque actuelle de se distinguer, de sortir des tendances, de voir ailleurs. » Eh bien, Anna Walker y est arrivée. « J’ai toujours rêvé de travailler sur un conte de fées », conclut Anna Walker, mi-fée, mi-conteuse.
Photo : © Martina Gemmola
Illustrations tirées du livre Entre toi et moi (Comme des géants) : © Anna Walker













