Que vous soyez déjà amateur ou amatrice de romance ou que vous n’y connaissiez rien au genre — ou même que vous le boudiez délibérément —, le nouveau roman de Morgane Moncomble demeure très attractif et haletant. Cette véritable vedette littéraire en France et même au-delà ne l’est pas pour rien. Si les foules accourent en librairie chaque fois qu’elle fait paraître un livre, c’est qu’elle manie très bien la plume et possède de façon manifeste le sens des rebondissements. Jointe pour l’entrevue par appel vidéo, elle semble enthousiaste, après s’être exilée un an pour ficeler sa plus récente œuvre, à retrouver ses lecteurs et ses lectrices. Et il y a fort à parier qu’ils et elles seront en grand nombre, car avec La révolte de la Reine, le premier tome de la série Inheritance qui en comptera trois, la révolution est en marche.

Après l’immense succès qu’a connu sa saga Seasons qui a littéralement changé sa vie, Morgane Moncomble a senti le besoin de partir « vivre à l’autre bout du monde » pour se recentrer sur ce qu’elle souhaitait désormais écrire. Elle n’aime pas revenir dans les mêmes ornières, ressent le désir incessant de se « challenger et de [se] renouveler » chaque fois. « La révolte de la Reine, c’est une romance historique que j’ai toujours voulu écrire, en tout cas depuis des années déjà. Et pourtant, je ne l’ai jamais fait parce que je me sentais assez intimidée, peut-être pas assez légitime. Et là, je ne sais pas, je me sentais prête. Du coup, je me suis lancée, et le concept, c’est vraiment de parler d’une lignée de femmes exceptionnelles qui ont marqué l’Histoire. » Avec Marie-Antoinette comme inspiration principale, il ne s’agissait pas du tout de rester dans la fidélité factuelle, mais d’arpenter ses contours pour en remanier les traits.

Mai 1788. À Versailles, on attend impatiemment Acacia, archiduchesse d’Autriche, pour qu’elle épouse Alexandre, le roi de France. Un accord politique a décidé de leur sort sans que les principaux concernés puissent y changer quelque chose. Lors de leurs premières rencontres, les deux concubins sont donc rébarbatifs l’un envers l’autre, mais l’attirance est là. Il est beau, elle est splendide. Mais est-ce suffisant? Peu à peu, ils s’apprivoiseront et surtout ils découvriront une communauté d’esprit qui va bien au-delà de l’apparence.

Si ces prémisses sont somme toute très classiques, la manière qu’a Morgane Moncomble d’exploiter le récit fait la différence. Le caractère bien trempé et les réparties parfois grinçantes des personnages, la trame sans faille qui accueille l’histoire d’amour, mais aborde également les questions de luttes de classes, de condition des femmes, d’estime et de convictions, bénéficient au roman et lui attribuent sa pertinence. Pour arriver à ce résultat, l’écrivaine organise rigoureusement sa pensée. « En fait, quand j’ai commencé à écrire, j’écrivais vraiment au feeling. Et je me suis rendu compte que ce n’était pas possible de continuer comme ça, surtout quand on a des histoires qui sont de plus en plus complexes, avec justement des retournements de situations. En fait, on ne peut pas juste y aller comme ça et voir comment ça va s’écrire tout seul. » Elle compile dans un fichier Excel les arcs narratifs et aligne en colonnes les aléas romantiques. Ainsi, les fils s’entrecroisent, le suspense avance, car disons qu’« il se passe des petites choses à la cour ».

Une féministe au château
Le livre donne le crachoir en alternance à la Reine et au Roi. Chacun fait croître l’action tout en nous révélant des parts intimes d’eux-mêmes. Très tôt, on constate l’impétuosité de la protagoniste, son sang-froid, son audace. Pour Moncomble, il était primordial qu’Acacia porte les attributs de la dissidence. « J’aimais cette idée d’avoir un personnage rebelle qui vit selon ses propres règles alors qu’elle est piégée. Clairement, elle est emprisonnée dans une vie, dans un destin qu’elle n’a pas choisi, qu’on lui a imposé. Et pourtant, elle réussit à rester fidèle à elle-même et à combattre les injustices. » Le roman se passe il y a plus de 235 ans et ce qui est troublant est d’y reconnaître encore plusieurs inégalités dont la moitié de l’humanité paie encore les frais : l’injonction à la beauté, l’obligation de maternité, le manque de considération lors de prises de parole, les propos calomnieux, « […] les gens n’ont pas besoin de raison valable pour détester les femmes ».

L’autrice abonde en affirmant avoir voulu mettre en surbrillance cet état de fait pour qu’il soit lucidement discuté. « Un homme qui lit est un intellectuel, une femme qui lit est soit une écervelée, soit un danger. » L’assertion du « deux poids, deux mesures » prend dans cet exemple tout son sens. « Une femme qui lit, c’est une femme qui réfléchit, c’est une femme qui a des idées, qui a un avis qui peut être tranché et qui va mettre en péril le privilège de l’homme dans la société », soutient Moncomble. Mais comment fait-il pour vouloir conserver ses privilèges au détriment d’autrui? Quoi qu’il en soit, prendre sa place pour une femme, c’est déjà prendre trop de place.

Qu’en est-il d’Alexandre? De quelle manière réagit-il devant cette épouse furieusement iconoclaste? Il agit en allié. Leur union leur permettra de décupler leur pouvoir et d’alimenter les querelles au palais afin de gagner leur affranchissement. Plusieurs lecteurs pourraient en tirer une leçon, mais on le sait, les garçons lisent peu la romance, croyant qu’ils ont affaire à un domaine « abrutissant, ce qui est idiot, a priori les hommes sont amoureux aussi dans la vie. Mais je pense qu’il y a cette idée très ancrée et très misogyne qui dit que les romans d’amour, c’est pour les femmes, et que si on est un homme et qu’on lit de la romance, bah c’est la honte ». Les temps changent, vous dites?

Désir et désordre
La fadeur d’une romance à l’eau de rose ne s’applique pas à Morgane Moncomble. Force, désobéissance, sédition, faction déterminent les enjeux, tandis que l’amour est une prise de risque. La sexualité, sans être obscène, est savamment illustrée. « C’est vrai qu’avec des personnages comme Acacia et Alex, qui sont déjà très sensuels et qui ont dès le début une attraction très sexuelle, ça ne pouvait pas être des scènes suggérées. »

À l’intérieur même de La révolte de la Reine, les livres représentent d’importants vecteurs d’évolution. Les romances autorisent l’introspection et Montesquieu, Rousseau, Voltaire génèrent une mise en perspective inusitée. Le siècle des Lumières bat son plein, il prône le savoir et la connaissance, ce qui ouvre les yeux et défie l’obscurantisme. Au sein du peuple, l’insurrection gronde et bientôt mettra à mal la royauté.

Mais reste que la liberté d’Acacia se paie très cher. Lorsqu’elle se réfugie au Petit Trianon pour s’éloigner des fastes de la noblesse, celle-ci colporte rumeurs et médisances à son sujet, n’ayant plus à portée de vue les faits et gestes de leur dame. « J’ai compris que pour survivre dans ce monde, ma valeur n’existait que dans le regard des hommes. Alors même que je déteste cela, je me suis complu dans ma dimension d’objet. » Pour elle aussi, une révolution se prépare.

Photo : © Lou Boury

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