On la sait discrète. Ses poèmes surgissent aussi sans éclat dans notre paysage poétique québécois depuis trente ans. Minimalistes, économes, ciselés avec l’attention d’une grande plasticienne, ils provoquent chaque fois un choc. Combien sommes-nous à lire la poésie de Martine Audet de la même manière que l’on boit à la source, pour retrouver le goût de l’eau, la densité des choses, l’incertitude de vivre?

Rencontrée au café Byblos à Montréal, vêtue d’une chemise aux motifs d’oiseaux colorés avec en main ce recueil, À toute heure, lui aussi coloré, Audet apparaît lumineuse, elle qui pourtant fouille les cendres, convoque les ombres et nos mélancolies. Elle admet que ce recueil est peut-être plus ouvert que ses précédents. « Il y a de l’espace pour respirer », lance celle qui arpente sans relâche nos infinis ébranlements depuis Les tables (prix Alain-Grandbois 2001, L’Hexagone), Des voix stridentes ou rompues (Grand Prix du livre de Montréal, Le Noroît, 2013), La société des cendres (Prix littéraire du Gouverneur général 2021, Le Noroît) ou son dernier magnifique opus, Des formes utiles (Le Noroît, 2022).

Audet poursuit ici sa démarche d’exigence et d’humilité, inspirée par un premier poème envoyé à la revue Tantôt, avec ce vers, « À toute heure, je suis capturée », qui l’intriguait. « Quelque chose m’échappait. Il faut qu’il y ait cet inconnu que je découvre pour avoir envie d’écrire. Le mot “capturée” peut renvoyer à l’idée d’être empêchée ou arrêtée dans le temps à l’instar d’une photo. À toute heure appelle une parole mise aux aguets, toujours disponible, à l’écoute. » L’idée que se rejoue chaque heure ce que nous sommes, qui porte ce recueil, lui paraît-elle une tragique fatalité ou un merveilleux cadeau? « Peut-être un peu des deux, mais quand même un cadeau. Une promesse qu’on peut se faire de rendre possible la transformation, de prendre ce risque. Ça fait partie de ce qui maintient, comme le poème. »

À la fin du précédent recueil, il y avait ce vers : « J’aurais voulu le secours des pierres […] surtout ce que disent les mots. » Audet s’est demandé ce qu’était devenu ce « j’aurais voulu », qui l’a menée à « Que deviens-tu? », puis à une volonté d’avancer. On trouve dans ce livre des résistances, mais aussi « une patience d’être », des « chutes étoilées », l’apparition du mot « promesse », presque absent avant ce livre, et des questions avec lesquelles Audet avance : « Quelles étaient les promesses/que sont-elles maintenant?  […] Je m’incline, mais vers quoi? » Elle ne se perd pas dans ce monde semé d’incertitude? « Il faut accepter un égarement. Ça m’a pris du temps à écrire, mais à partir du moment où j’ai été capable de travailler avec les doutes, ça a été possible. Je suis quelqu’un de timide qui a travaillé avec le public dans les bibliothèques toute ma vie. Ça m’a demandé beaucoup de courage, mais ma timidité m’a aussi permis de créer des liens avec des gens, parce que je n’imposais rien. Il y a une façon de se servir de ses failles. »

Pour ce recueil, la poète s’abreuve au temps guetté chaque heure, mais aussi à un rêve auquel elle a essayé de répondre. Le rêve se fait lieu de présence et d’absence, moteur de mutation. « La question d’à quoi on résiste m’a beaucoup travaillée. » Et puis il y a le corps, véritable socle de la poésie d’Audet : « J’appartiens aux vertèbres. Je me meus, je me broie », lit-on dans À toute heure, mais si une partie du corps domine ici, il s’agit du « [c]œur scintillant en son milieu et taillé pour ce qui meurt ». Recueil-radiographie du cœur, le livre contient des dessins de la poète placés à partir du milieu du recueil « comme des éclats un peu automatistes. Une forme griffonnée et arrêtée avant que ça surgisse. On les a mis au centre du livre comme un cœur qu’on porte jusqu’au bout avec un dessin. J’avais envie de donner un doux direct au cœur avec toutes les tensions qui le traversent. C’est comme si j’étais dans un renoncement moins inquiet qu’avant, une confiance dans le lien avec le monde ».

La question de l’appartenance, centrale dans son œuvre, se déploie aussi autrement, sous l’idée d’une double identité, « fille et garçon ». « C’est une question qui a toujours été là, mais pas abordée vraiment, sinon en neutralisant, en ne travaillant pas des éléments féminins de mon corps. » Dans Des formes utiles, le commencement de quelque chose osait se nommer : « je suis la fille sans fenêtre, je ne suis pas le garçon vide ». Elle s’intéresse ici à « ce qu’on est, n’est pas, dans quel mensonge on s’est retrouvé. Il n’y a pas à déterminer ou à revendiquer un genre ou l’autre. Juste admettre ce paradoxe ».

Le poème orphelin
Audet maintient un état de suspension presque magique dans sa poésie où le sens se cherche plutôt qu’il ne se donne. Dans ses poèmes, « ce qui se tait écoute », soutenu par une langue désencombrée dont elle seule a le secret. La poète travaille depuis ses débuts avec un lexique réduit, reprenant les mêmes mots souvent concrets pour « aller plus loin dans l’abstraction ». « Ça n’implique pas d’anecdotes ni de récit. C’est le mot tel quel, connu, simple, reconnaissable, qui porte tellement selon son agencement. Mettre des mots plus abstraits viendrait enseigner, alors que je veux être dans l’apprentissage. Je pense aussi que ça fait partie de mes défauts avec lesquels je travaille. J’ai de la difficulté à agir, donc je ne pourrais pas écrire sur ce qui se passe immédiatement dans ma vie. J’ai besoin d’une distance. Je prends les choses, les défais et les refais en mots pour arriver à quelque chose d’un peu orphelin qui ne s’attache pas à un contexte particulier et permet à chacun de déposer ce qu’il veut pour reconstruire le poème. »

Table, pierre, ciel, arbre, rose, mains, cœur, os, lumière, oiseaux reviennent sur la page, donnent à ses poèmes un air connu livré dans une forme nouvelle, ou de nouveau livré dans un écrin familier. La répétition des mots les éclaire-t-elle d’un nouveau regard? « Le mot, c’est ce que je connais, apprends de lui au fur et à mesure de son utilisation, mais c’est aussi un miroir avec lequel j’apprends à me connaître. À travers le mot s’opère un déplacement. Le concret familier offre une ouverture au monde, du mouvement, permet de continuer avec le même. »

N’ayant pas étudié en littérature, Audet s’est autorisé ce que nombre de littéraires résistent à faire: utiliser des mots simples qu’on dit éculés et les répéter pour créer ce miracle d’écriture que sont ses poèmes. « Les mots ont donc un visage », écrit-elle dans À toute heure, puis « Tous ces mots sans tombeau, comment les préserver de la nuit? » Est-ce que réutiliser les mêmes mots les préserve de l’oubli? « C’est très beau », lâche Audet, émue de constater qu’en effet, ce travail à partir du peu et de la répétition font des mots une matière jamais usée. Est-ce aussi un acte de résistance dans notre monde surchargé? « Ce n’est pas tant que je veux aller vers le peu que je viens du peu, mais il y a un retour vers lui après avoir écrit, réécrit, réduit, ré-étendu, re-réduit, et l’émerveillement de réussir avec quelques mots ensemble à créer une image. Un effet d’étonnement assez merveilleux. Le bonheur du presque rien. »

Étonnés et émerveillés, nous le sommes chaque fois qu’on ouvre un recueil d’Audet. La densité de sens, de portes qui s’ouvrent, semble proportionnelle au nombre minimal de mots. Comme si le dépouillement donnait à la diversité des expériences humaines le droit d’exister.

Photo : © Kim Sang Ong Van Cung

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