Situation pour le moins paradoxale : le personnage emblématique du policier n’a pas souvent le beau rôle dans les œuvres fondatrices du genre. Le chevalier Auguste Dupin, création d’Edgar Allan Poe en 1841, est un civil désœuvré, amateur d’énigmes et un limier amateur aux intuitions fulgurantes, à la logique implacable. Quand il résout une affaire criminelle, c’est le plus souvent aux dépens des forces de l’ordre dépeintes comme incompétentes et incapables d’interpréter correctement les indices. Situation semblable dans les récits de Sherlock Holmes, un « civil » qui boucle avec panache des enquêtes complexes, au grand dam de l’inspecteur Lestrade, de Scotland Yard, toujours à la remorque de son rival!
Le sous-genre appelé « récit de procédure policière », qui met en valeur le travail des forces de l’ordre, n’est apparu qu’après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les protagonistes sont de vrais policiers, des fonctionnaires qui mènent leurs enquêtes criminelles selon des procédures et des techniques minutieusement décrites comme celles évoquées dans Cochons rôtis, de Vic Verdier, pseudonyme de Simon-Pierre Pouliot, qui a pris pour alias le nom de son personnage principal. Verdier est un enquêteur du groupe 2, du poste de quartier 16 du Service de police de Montréal, un être tourmenté par un traumatisme qu’il n’arrive pas à verbaliser. Un psychologue lui conseille alors de coucher par écrit ses états d’âme. Il va le faire sous la forme d’un roman, inspiré de faits vécus, dont le titre sera Cochons rôtis et dont l’intrigue est le récit captivant que nous lisons…
Quand l’amante et collègue de Vic est assassinée dans des conditions affreuses, brûlée vive dans son véhicule de service, toute l’équipe du poste se met en chasse du pyromane assassin. Quoiqu’étant le suspect numéro un, Verdier se mêle à l’enquête qui se complique quand un second collègue est tué de la même manière atroce. Outre les péripéties palpitantes d’une affaire criminelle riche en rebondissements, l’auteur décrit de manière très réaliste la vie quotidienne d’un poste de police dont il rapporte les routines : interrogatoires, filatures, collecte d’indices, paperasse, tours de garde, etc. Un lexique explique les différents termes techniques propres au travail d’enquêteur. Ce roman est un exemple parfait de récit de procédure policière dans lequel l’auteur réussit avec brio à allier le réalisme quasi documentaire du travail de la police à la fiction de l’intrigue.
Alors qu’une enquête policière classique déclenche les « petites cellules grises » (dixit Hercule Poirot) d’un limier qui cherche à élucider les circonstances d’un crime, le suspense met plutôt à rude épreuve les nerfs des protagonistes, en jouant sur la tension dramatique qui résulte de l’appréhension d’un dénouement violent, d’une action criminelle en devenir!
Dans Furie, d’Alex Michaelides, le suspense provient d’un huis clos meurtrier dont les péripéties sont racontées par un narrateur à l’esprit retors qui prend un malin plaisir à jouer avec le lecteur en évoquant un scénario tordu digne de la plume d’Agatha Christie ou de Patricia Highsmith, voire d’un film d’Hitchcock.
Lana Farrar, une ancienne gloire du cinéma, invite quelques amis, dont le narrateur, à passer quelques jours sur une île grecque paradisiaque. Ils seront sept, isolés du monde, car ce séjour idyllique va être perturbé par une violente tempête qui coupe toute communication avec l’extérieur. Au climat d’angoisse généré par les éléments déchaînés s’ajoute le jeu pervers des relations toxiques entre les protagonistes, déchirés par des rivalités amoureuses et des jalousies professionnelles. Alors que la tension dramatique est à son paroxysme, un des protagonistes va commettre l’irréparable en commettant un meurtre! Qui est l’assassin? Quelle sera sa prochaine victime? Jusqu’au dénouement, forcément inattendu, le narrateur se sera joué d’un lecteur éberlué qui se trompera constamment sur l’interprétation des faits et des indices.
Autre branche de la littérature policière, le roman noir s’éloigne souvent des conventions du polar traditionnel dans la mesure où les « héros » ne sont pas des génies de la déduction, amateurs d’énigmes criminelles, mais des êtres tourmentés, jouets de la destinée et du hasard, plongés dans des situations criminelles violentes. C’est aussi une forme de récit qui privilégie volontiers la critique sociale, comme dans Le sang des innocents, de S. A. Cosby, un auteur afro-américain natif de la Virginie, où il situe les intrigues de ses trois premiers polars.
À Charon County, Titus Crown, un ancien du FBI et premier shérif noir du coin, fait face à la méfiance de ses congénères de couleur qui le considèrent comme un traître à sa race, et à la haine des suprémacistes blancs qui ne supportent pas de le voir endosser l’uniforme. Mais Titus, bien décidé à faire régner l’ordre et la justice, ne tarde pas à être confronté à une situation des plus dramatiques : un jeune Noir, petit délinquant à l’esprit perturbé, exécute le prof préféré du lycée, avant d’être lui-même abattu par les deux adjoints blancs de Titus. Bavure policière ou légitime défense? Dans un climat de tension raciale extrême, Titus se lance dans une enquête délicate pour finalement découvrir une vérité monstrueuse! Dans ce roman des plus palpitants, aussi distrayant qu’instructif, l’auteur fait une sorte d’état des lieux d’une Amérique rurale raciste, pauvre, gangrenée par la délinquance et la violence. Comme l’affirme très justement un critique du Washington Post : « En trois romans, S. A. Cosby s’est imposé comme une voix incontournable et un maître incontestable du thriller américain. Après Les routes oubliées et La colère, Le sang des innocents vient confirmer son talent pour les intrigues denses et sous pression, les personnages déchirés et un regard remarquablement lucide sur l’Amérique et les dépossédés qu’elle coule dans son sillage. »











