Qu’est-ce qu’un roman noir? Entre les deux guerres mondiales, à l’époque de la Grande Dépression et de la Prohibition, un nouveau type de récit policier fait son apparition aux États-Unis. Il se caractérise par son réalisme et sa peinture sans concession des milieux de la pègre, des gangsters et de la criminalité urbaine. Dashiell Hammett, Raymond Chandler et autres adeptes de ce sous-genre du polar inventent un nouveau type d’antihéros : le détective « hard-boiled » (dur à cuire) désabusé et sarcastique, fauché, alcoolique, aux méthodes agressives et peu orthodoxes. Baptisée « roman noir » par les critiques, cette catégorie s’épanouit dans les pages des pulps, soit des revues à bon marché comme Black Mask, et surtout dans les formats de poche (paperbacks) qui, pour la première fois, permettent une grande diffusion de ce genre de plus en plus populaire.
En France, dès 1945, le roman noir connaît aussi son heure de gloire avec Albert Simonin, José Giovanni, Léo Malet, Jean Amila ou Georges Simenon, ce dernier étant le grand spécialiste des polars psychologiques et d’atmosphère. Pur produit de l’esprit révolutionnaire et anarchiste de mai 68, le néo-polar français donne ensuite un second souffle à ces œuvres avec Jean-Patrick Manchette, Jean Vautrin et Didier Daeninckx dans les années 1970.
Dans une étude intitulée Le roman noir : Une histoire française (PUF), Natacha Levet écrit que ce genre est « un sale gosse qui casse les règles, se gausse de la bienséance et se vautre dans le caniveau ». Elle fait ainsi écho à une citation célèbre de Raymond Chandler dans son essai Le simple art du crime, où il affirme que son collègue Dashiell Hammett, un ténor du genre, a « sorti le crime de son vase vénitien et l’a flanqué dans le ruisseau ». Car contrairement aux environnements bourgeois (hôtels, manoirs, trains de luxe, bateaux de croisière, etc.) du roman à énigme classique, le roman noir privilégie les quartiers malfamés et les bas-fonds où la criminalité est endémique. « Violence, misère et cruauté : la littérature entre alors dans l’univers du sordide » (Stéphanie Dulout, Le roman policier, Milan, 1995).
Une des caractéristiques les plus importantes de ce sous-genre du polar, c’est le choix des personnages principaux, car dans cet univers romanesque plutôt ignoble, le monde est vu à travers les yeux des délinquants. Les enquêteurs futés, amateurs d’énigmes criminelles, cèdent leur place aux malfaiteurs : voleurs, assassins, tueurs en série, escrocs divers, ou détectives privés d’une nouvelle posture qui agissent le plus souvent dans l’illégalité la plus totale. Dans les ruelles obscures des villes, les bouges des quartiers malfamés, ils traquent des gangsters, des hommes d’affaires corrompus, des aventurières ou des arnaqueurs sans scrupules.
Dans Le parieur, dont l’action se situe en Californie en 1949, David Baldacci rend hommage à ces classiques de l’âge d’or des romans noirs américains des années 1950 en mettant en scène le privé Aloysius Archer. Détective futé s’il en est, Archer est un dur à cuire au cœur tendre, personnage emblématique du noir, avec des traits de caractère, des qualités (et des défauts) que l’on retrouve chez les Philip Marlowe, Sam Spade, Mike Hammer et autres Lew Archer de l’époque. Engagé comme enquêteur par Willie Dash, un ancien agent du FBI, il doit trouver les responsables des menaces que reçoit Douglas Kemper, riche politicien local, candidat aux élections municipales dans une ville contrôlée par son beau-père Sawyer Armstrong, homme d’affaires richissime et chef de gang. L’affaire est potentiellement explosive et prend une tournure sinistre. Les cadavres se multiplient alors qu’Archer et Dash se retrouvent au cœur d’un scandale qui va ébranler la communauté.
Cette intrigue est ponctuée de scènes d’action violentes dont une fusillade mémorable à la mitraillette Thompson, ainsi que les inévitables bagarres entre le privé et les voyous croisés au cours de l’enquête.
Autre personnage qui a franchi la ligne rouge de la légalité, Riley Wolfe est le protagoniste et le narrateur de Riley s’attaque au Vatican, de Jeff Lindsay (le créateur de Dexter). Wolfe est un grand amateur d’art et un voleur professionnel, le meilleur du monde! C’est une sorte de mélange contemporain d’Arsène Lupin, de Fantômas et de Thomas Crown. Personnage d’un acabit que l’on « aime haïr », ce psychopathe n’hésite pas à tuer. Par exemple, quand un de ses complices a la mauvaise idée de vouloir le doubler, il l’empale, nu, sur la lance d’une statue située sur une place publique. Séduisant, impertinent et cynique, Riley est aussi un amateur d’humour noir, ce qui se reflète dans le style, le niveau de langue familier et le ton léger d’une narration ponctuée de métaphores colorées et de remarques cyniques ironiques.
Patrick Boniface, un puissant trafiquant d’armes et grand collectionneur d’art, exige de Riley de lui procurer La Délivrance de saint Pierre, une fresque peinte par Raphaël sur un mur… du Vatican! En cas de refus ou d’échec, Riley sera livré aux sévices (euphémisme) de sa garde du corps, la terrifiante Bernadette, une sadique de la pire espèce qui lui casse un doigt en guise de préliminaires. Boniface menace aussi de s’en prendre à sa complice Monique et à sa mère! Mais voler une fresque au Vatican? Tout un défi! L’intrigue, riche en surprises, sera des plus mouvementées.
Quoiqu’enclins à dépeindre des univers sombres et tourmentés, certains écrivains n’hésitent pas à temporiser la dureté de l’histoire en lui injectant une bonne dose d’humour noir. Dans Le fugitif, le flic et Bill Ballantine, l’auteur québécois Éric Forbes met en scène Étienne Chénier, un libraire de Montréal, recherché pour meurtre. En cavale à Paris, il est à la fois traqué par sa némésis, le flic obèse Denis Leblanc et une meute de voyous parisiens à la solde de Catherine Desbiens, la fille d’un chef de la mafia montréalaise dont le mari a été tué par Chénier. S’ensuit une folle équipée dans les rues de la capitale française, ponctuée de fusillades et parsemée de cadavres. Car Chénier et Leblanc, assistés d’un gamin débrouillard surgi de nulle part, sont obligés d’unir leurs forces s’ils veulent échapper à leurs poursuivants. Ce livre haletant, au rythme infernal, présente quelques épisodes burlesques, avec des dialogues savoureux et un langage « fleuri », le tout alimenté par le regard acide et comique que jette l’auteur sur la vie parisienne et sa faune des plus pittoresques. Cet exemple de roman noir, agrémenté de boutades, n’est pas sans rappeler certaines œuvres d’André Marois, de Donald Westlake ou de Joe R. Lansdale, grands amateurs de « noir humoristique » où le ton alterne entre le rire et le suspense, la brutalité et le comique, le tout savamment dosé! Que du bonheur!












