Vers la fin du siècle dernier, le roman policier dit cosy a envahi les tablettes des librairies anglo-saxonnes avant de se répandre dans les pays francophones au cours des années subséquentes. Dans l’incapacité de traduire fidèlement cet adjectif a priori incompatible avec un genre violent, voire sanglant comme le polar, et plutôt que d’adopter des expressions saugrenues comme polar pépère, douillet, confortable et autres termes approximatifs, les éditeurs ont surtout opté pour l’expression cosy crime.

Mais de quoi s’agit-il? Connaissez-vous les romans de la série Bretzel & beurre salé, du duo Margot et Jean Le Moal, mettant en scène Cathie, une tenancière de restaurant, enquêtrice amateure, ou les trente-huit volumes des enquêtes d’Agatha Raisin, de M. C. Beaton, aux titres éloquents comme La quiche fatale, ou Pas de pot pour la jardinière, ou encore les dix-sept titres de Son espionne royale mène l’enquête, de Rhys Bowen, mettant en scène les aventures d’une aristocrate fauchée et désœuvrée, membre de la famille royale? Dans l’affirmative, c’est que vous êtes friand de ce sous-genre de polars sans grandes effusions de sang, de cadavres hideux ou de détails graphiques glauques. Contrairement à la mode actuelle des thrillers hyperviolents où sévissent psychopathes, tueurs en série et autres engeances criminelles, avec force scènes gores, très prisées par les amateurs d’émotions fortes, il est plutôt question, en caricaturant un peu, d’un petit crime au coin du feu, dans un décor bucolique, où l’enquête est menée par une petite grand-mère, du type « arsenic et vieilles dentelles », le tout assaisonné d’un humour bon enfant. Bref, des meurtres bien « civilisés » dans lesquels les victimes ne sont finalement que des pions dans un jeu de résolution d’énigmes à la Agatha Christie! On est loin du noir et de ses préoccupations sociopolitiques ou psychologiques! En général, l’intrigue se déroule à la campagne, dans un décor paisible. Les crimes sont motivés par la jalousie, la vengeance ou la cupidité, comme dans le polar d’énigme classique. Les armes du crime privilégiées sont le poison (méfiez-vous de la tarte aux pommes de tante Berthe!) ou le meurtre déguisé en accident, soit des drames moins salissants qu’un massacre à la tronçonneuse ou l’emploi d’un couteau, voire d’une hache.

Les enquêtes ont pour point commun d’être menées par des détectives (très) amateurs comme des retraités, des membres d’un club de lecture de polars, des mères de famille, etc. La plupart du temps (à quelques rares exceptions près), il s’agit de femmes qui n’ont pas de lien particulier avec la police ou la justice.

Le cosy a d’abord connu une expansion très rapide dans les pays anglo-saxons avec une multiplication jusqu’à l’absurde de sous-genres plutôt originaux comme le polar culinaire (avec ou sans recettes intégrées), des tea-shop mysteries, des flower shop mysteries, des polars-bricolage pompeusement baptisés interior design mysteries et autres polars-tricot, polars-librairies spécialisées… Ces catégories sont tellement nombreuses que des sites Internet et des ouvrages bibliographiques volumineux leur sont consacrés. La grande majorité des auteurs sont des femmes et le public est très majoritairement féminin (enquête de Library Journal). Comme dans le cas des romans Harlequin, les exceptions masculines sont donc plutôt rares.

C’est pourquoi il est assez inhabituel de découvrir que deux auteurs comme Piergiorgio Pulixi et Paul Colize, réputés pour leurs thrillers purs et durs, ont été tentés par l’aventure du cosy. Avec un certain succès, il faut le dire, mais en trichant un peu avec les codes du genre, notamment en injectant une petite dose de réalité et de vraisemblance dans un univers qui tient parfois plus du conte de fées noir que du récit criminel.

Dans La Librairie des chats noirs, Piergiorgio Pulixi mélange de manière habile la modernité violente du thriller et la tradition classique, plus feutrée, du roman à énigme auquel il rend hommage. Marzio Montecristo, ancien professeur émérite au caractère bien trempé, est maintenant propriétaire de la Librairie des chats noirs, spécialisée en romans policiers dont la clientèle bigarrée suscite nombre d’anecdotes savoureuses. Il possède deux chats noirs, Miss Marple et Poirot (d’où le nom de sa boutique). Le lieu est fréquenté tous les mardis par un étonnant club de lecture de polars. En plus de Marzio, il y a un prêtre, une retraitée, un vieux dandy et une jeune gothique. Un an plus tôt, à la suite d’un pari, cette poignée « d’experts » avait aidé la police à résoudre une affaire classée particulièrement complexe. Une fois de plus, leurs amis, les policiers Caruso et Dimase, vont solliciter l’aide de ce groupe d’amateurs perspicaces et débrouillards pour identifier un criminel particulièrement retors.

Truffé d’anecdotes rigolotes sur le travail de libraire spécialisé, avec de nombreuses allusions à la littérature policière, ce polar savoureux, perspicace et intelligent, qui tient presque du conte, se lit d’une traite avec le sourire aux lèvres.

Dans Le meurtre de la rue blanche, de Paul Colize, l’héroïne est Emma Toussaint, juge d’instruction à Bruxelles. Grande gueule (souvent vulgaire) à l’humour (belge) féroce, déterminée, fonceuse et d’une intelligence rare, elle fait un parfait duo avec son greffier Fabrice Colet, d’un tempérament moins bouillant, mais efficace, organisé et méthodique! Signe particulier : il meurt de trouille chaque fois qu’Emma, la terreur de l’autoroute, prend le volant et menace la sécurité publique.

Les deux complices enquêtent sur le meurtre crapuleux d’un avocat célèbre, soupçonné d’appartenir à un réseau d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent. Au même moment, une affaire classée refait surface, ce qui vient compliquer leur travail d’enquête. L’intrigue classique est bien menée, avec ce qu’il faut de tension dramatique, de suspects haïssables et de fausses pistes! Avec ce duo de limiers atypiques irrésistibles qui enquêtent tant bien que mal sur un double meurtre, l’auteur joue subtilement avec les codes du polar cosy auquel il insuffle une dose de modernité, en évitant tous les excès du thriller. De facture convenue, sans violence excessive comme il se doit, ce polar bon enfant qui ne tombe jamais dans la mièvrerie est écrit dans un style très dépouillé qui imprime un rythme soutenu à une intrigue qui baigne constamment dans un humour fin. Une autre preuve, s’il en est, qu’il n’est pas nécessaire de flatter les bas instincts du lecteur pour écrire un bon roman policier.

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