En 1996, l’écrivain américain Daniel Woodrell publie Give us a Kiss: a Country Noir, dont l’action se passe dans l’État du Missouri. Lors de sa parution en traduction française chez Rivages, en 1998, avec le titre Faites-nous la bise, le sous-titre devient « un roman noir rural ». Dès lors, cette étiquette générique se généralise, adoptée tant par les éditeurs que par les critiques, les cinéastes et les réalisateurs de séries télévisées.

De manière générale, ce sous-genre du roman noir désigne des fictions criminelles dont l’action se situe dans le milieu pauvre des campagnes oubliées.

Aux États-Unis, un nombre croissant de ces récits proposent des intrigues se déroulant dans le Sud profond, notamment dans les ex-États confédérés comme la Virginie, le Missouri, l’Indiana, la Louisiane, l’Alabama et autres régions défavorisées. Ici, vivent dans un climat d’affrontement perpétuel des populations blanches et noires, ceux que l’on qualifie vulgairement de « white trash » (racaille blanche) et les descendants d’esclaves. Traumatismes du passé : les Blancs n’ont jamais accepté ni la défaite du Sud ni la cohabitation forcée avec la population noire qui les déteste. Cet héritage colonialiste et raciste a provoqué un fossé social et économique baignant dans une atmosphère d’agressivité perpétuelle, et aujourd’hui alimenté et exacerbé par les ravages de la drogue. En ces temps troubles, dans une Amérique de plus en plus fracturée, de nouveaux écrivains comme David Joy, Brian Panowich, Peter Farris, Henry Wise ou Jordan Farmer trempent leurs plumes dans les eaux putrides des bayous et des marécages de ce Deep South misérable dont l’histoire tourmentée frappe l’imagination.

Parmi ces étoiles montantes, on trouve S. A. Cosby, un écrivain afro-américain originaire du sud-est de la Virginie, scène de crime de toutes ses intrigues. Issu d’un milieu pauvre, il s’est instruit par ses propres moyens et déclare que c’est la littérature qui l’a sauvé. Il est l’auteur plusieurs fois primé de romans noirs dont la majorité des protagonistes sont des Afro-Américains.

L’intrigue de son premier, intitulé Les routes oubliées (Sonatine, 2022) a pour cadre Red Hill, petite ville rurale du sud-est de la Virginie aux tensions communautaires envenimées. Selon Cosby, la vie d’un Afro-Américain y ressemble encore souvent « à un couteau planté sous la gorge ». Il met en scène Beauregard Montage, un ex-délinquant repenti qui tente d’échapper à son passé et d’oublier ses années de prison, mais la pression financière se faisant trop forte, il est obligé de replonger dans le crime avec des conséquences dramatiques.

Dans La colère (Sonatine, 2023), dont l’action se passe aussi en Virginie orientale, Cosby met en scène deux vieillards, Ike Randolph, un Afro-Américain, et Buddy Jenkins, un Blanc. Tout les oppose, sauf le fait de dénigrer l’homosexualité de leur fils respectif. Quand ces deux jeunes gens sont assassinés par des motards, Ike et Buddy, qui ont un long passé de criminalité ainsi qu’une longue expérience des coups fourrés, devront unir leurs forces pour découvrir les assassins. Ce road trip trépidant est aussi un plaidoyer féroce contre le racisme et l’homophobie.

Le sang des innocents (Sonatine, 2024) met en scène Titus Crown, premier shérif noir à avoir été élu à Charon County, petit patelin perdu de Virginie frappé par la crise des opioïdes, où les tensions raciales sont exaltées. C’est une tâche difficile dans cette ville délabrée où il doit braver à la fois la haine des suprémacistes blancs et la défiance de ses congénères noirs qui le considèrent comme un traître. Quand un jeune délinquant noir abat le prof préféré du lycée, l’ambiance est à la bagarre. La conclusion sera sanglante!

Roman Carruthers est le protagoniste de son roman le plus récent, Le roi des cendres (Sonatine, 2025). Patron d’une entreprise florissante de gestion de patrimoine à Atlanta, où il mène la grande vie, il décide de revenir à Jefferson Run, petit bled de Virginie. Cette ville, autrefois très active, est maintenant en perdition, gangrenée par la pauvreté, la drogue et une violence impitoyable. Roman est revenu parce que son père, patron d’un crématorium, a été victime d’un grave accident de la route dans des circonstances louches. Après cinq années d’absence, il fait face à quelques souvenirs douloureux qu’il a tout fait pour oublier, entre autres la mystérieuse disparition de sa mère, une affaire jamais résolue, et dont l’éventuel dénouement va mettre au jour quelques secrets de famille inavouables! Dès son arrivée, il est entraîné à son corps défendant dans une spirale d’embrasement meurtrier, car son jeune frère Dante, toxicomane et alcoolique, est impliqué dans une affaire criminelle : il doit de grosses sommes d’argent au chef d’un gang ultraviolent qui contrôle la ville. Mais Roman est prêt à tout pour défendre sa famille. La rencontre est rude, les cadavres s’accumulent et le crématorium familial, fort utile dans les circonstances, tourne à plein régime. Comme dans tous ses autres polars, genre que l’auteur décrit comme étant « la fiction du désespoir », le récit comporte des scènes d’une extrême brutalité, souvent graphiques, qu’il justifie par le fait que « la souffrance et la violence sont universelles ». Par ailleurs, dans chacun de ses livres, il dresse un état des faits très réaliste et dur d’une Amérique contemporaine plus divisée que jamais. Selon son confrère écrivain Dennis Lehane : « Le roman noir a un avenir et cet avenir s’appelle S. A. Cosby! »

Autre vedette du genre, Henry Wise a fait récemment une entrée dans la cour des grands avec Nulle part où revenir, lauréat du prestigieux Edgar Award 2025 qui récompense le meilleur premier roman noir américain de l’année. Portrait sans concession d’une Amérique rurale aux prises avec ses vieux démons, son intrigue se situe elle aussi dans une petite ville de Virginie (état dans lequel est né l’auteur). Will Seems revient dans sa ville natale après dix ans d’absence pour occuper le siège de shérif adjoint. Il retrouve une contrée que le progrès semble avoir abandonnée, une terre du Sud hantée par l’histoire des riches plantations de tabac et de l’esclavage. Will va être confronté aux fantômes de son passé lorsque Tom, son ami d’enfance afro-américain, est assassiné. Malgré les protestations de Will, qui est convaincu de son innocence, un vieil homme noir qui se trouvait sur les lieux du crime est mis aux arrêts par le shérif. Révoltée, la communauté noire de la région engage une détective privée afro-américaine qui va tenter de l’innocenter. Elle va faire équipe avec Will, malgré les objections de ce dernier. Leur enquête, mouvementée et à haut risque, les mènera dans le Snakefoot, un territoire miteux, marécageux, où (sur)vivent les exclus et les dépossédés. À la fois roman noir et polar psychologique, cette première œuvre est absolument remarquable, admirée par nul autre que son confrère S. A. Cosby!

Notons enfin que si l’étiquette « rural noir » est plutôt récente, ce sous-genre a ses racines dans un passé plus lointain. À preuve, Fantasia chez les ploucs, de Charles Williams, un chef-d’œuvre publié en 1956.

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