Hantées par la mort ou la faim, deux héroïnes soufflent un vent d’objection sur les ténèbres qui menacent de les avaler, des combattantes qui interrogent notre propre capacité à nous lever contre les forces qui nous résistent.

Il s’agit d’un moment dur dans une vie qu’on souhaiterait éviter, celui où notre parent devient invalide, qu’on se transforme en proche aidant. Celui où chaque jour, on va « voir sa mère mourir ». Pour sa première incursion du côté de l’autofiction avec Ann d’Angleterre, récompensé du Médicis 2024, Julia Deck, connue pour ses romans satiriques à l’écriture ciselée, relate cet événement qui a bouleversé sa vie alors qu’elle faisait la promotion de son dernier roman, Monument national. Sa mère octogénaire est tombée dans son appartement parisien, retrouvée vingt-huit heures plus tard inanimée sur le plancher de sa salle de bain. Alors que les chances de survie sont infimes, du jour au lendemain, la fille découvre les ratés du système de santé français, un véritable chemin de croix pour réussir à trouver les soins adaptés, douze travaux et plus encore. La fille refuse de se laisser abattre, son combat pour sortir sa mère des ténèbres est acharné. Mais le récit fait aussi l’enquête à rebours de ce que fut la vie de cette femme anglaise née en 1937, immigrée en France, et qui lance, comme ça, parmi les rares mots qu’elle prononce depuis son accident, qu’elle a deux filles et non pas une, comme il a toujours été.

Depuis ce choc d’une information livrée par une mère à demi présente, la fille part à la recherche d’indices pour faire la lumière sur ce mystère. Deck raconte, en alternance avec son récit des douze travaux des hôpitaux parisiens, la vie d’Ann, sa mère, depuis son passé d’enfant studieuse, un foyer où sa mère s’occupe de la grand-mère envahissante à côté du père effacé et de la sœur Betty, tragédienne et chaotique, qui accumule les hommes, les instabilités et les substances.

Rappelant par endroits le travail de reconstitution d’une Annie Ernaux dans Les années, le magnifique roman de Deck fait incursion dans le milieu ouvrier de Manchester d’avant la Seconde Guerre mondiale. Ann sera la première fille de la famille à poursuivre des études supérieures, à s’émanciper et à quitter la ville pour vivre en France. Apprendre à connaître la vie de cette transclasse tout en suivant ses lents progrès de réadaptation est bouleversant. Sans jamais verser dans le pathos, Deck nous conduit dans une quête de vérité teintée des tensions propres à la relation mère-fille, tisse un récit fin, subtil, qui joue avec les codes du suspense et de l’autofiction, réfléchit aux parts d’invention d’une vie. Elle possède l’ironie la plus mordante, une musique qui décape et sème le rire dans le drame comme nulle autre, mais manie aussi des phrases choc aux profonds échos. « Ses parents logeaient en elle comme deux géants qui l’empêchaient d’accéder à la vie », écrit Deck à propos de Julia, qui voudrait une mère solide qui accueille et contienne. Elle aura hérité d’une mère littéraire qui dialogue avec elle par le truchement d’œuvres partagées. Avec Ann d’Angleterre, sa fille lui rend un vibrant hommage.

Chant d’insoumission
Campé dans un lieu et un temps imaginaires, Madelaine avant l’aube raconte un monde lointain qui fait écho au nôtre. Un milieu rural français d’il y a plusieurs siècles, ou celui d’un futur proche, post-crise climatique. Dans ce lieu reculé, minuscule hameau de trois maisons, séparé du monde par un fleuve qui n’a plus de pont, une dizaine de paysans vivent dans la faim et le froid, sous le joug des Ambroisie et la menace constante d’Ambroisie-le-Fils, qui est fou et aime les filles qu’il pourchasse et abîme. Quand elles entendent son cheval galoper, les femmes se cachent pour éviter d’être violées. Quand elles s’opposent, on leur inflige des punitions. « C’est plus facile d’accuser les victimes quand le bourreau est le maître », écrit Sandrine Collette. Les gens du hameau ont choisi la soumission et le silence, se préférant « lâches » mais « vivants », jusqu’au jour où débarque Madelaine, une petite fille à moitié sauvage qui, telle une comète, vient bousculer l’ordre établi et jeter de la clarté sur ce monde enténébré « qui ne change pas ».

La fable imaginée par Collette appartient aux mythes, raconte les mécanismes immémoriaux du pouvoir qui se reproduisent, rappelant aussi, à travers cette héroïne qui rejette l’obéissance, la possibilité d’une rébellion. Madelaine est une « fille de faim », comme on appelait les enfants dont les parents étaient morts de la famine, qui sera recueillie par les jumelles Aelis et Ambre, qui ont chacune une ferme qu’elles habitent avec leur mari. Ambre a épousé Léon, un ivrogne et un salaud avec lequel elle n’a pas eu d’enfants, tandis qu’Aelis et Eugène ont trois fils. Madelaine est spontanément adoptée par Ambre et les trois garçons deviennent ses frères.

Ce onzième roman de Sandrine Collette récompensé du Goncourt des lycéens 2024 se divise en trois actes, un premier temps de la servitude, un deuxième qui se passe après l’arrivée de Madelaine et un troisième temps de la vengeance. Depuis sa construction magistrale et son écriture viscérale au rythme soutenu, le livre restitue avec véracité les grands hivers de froid extrême qu’a connus la France il y a deux siècles, des scènes d’horreur qui frappent l’imaginaire; la peur, le manque, qu’on ressent dans nos entrailles.

Suspense sensoriel et roman d’aventures au souffle soutenu, Madelaine avant l’aube est aussi un chant de révolte et d’affranchissement porté par une enfant lumineuse et passionnée qui incarne la fureur de vivre. Grâce à elle, tout se charge d’une énergie nouvelle, d’un refus de se contenter. Madelaine ouvre une fenêtre sur une liberté inconnue, mais avec elle vient aussi le danger. Celle qu’on désigne comme « la plus teigneuse de nous tous » n’a peur de rien et sa nature sauvage la rend téméraire. Un jour, elle tue un chevreuil, alors que la chasse est réservée aux Ambroisie et que ceux qui braconnent risquent la mort. Madelaine a transgressé la règle sans hésiter, dans un geste spontané à partir duquel rien ne sera plus pareil pour la petite communauté qui se montre solidaire.

« Avons-nous intérêt à ce que le monde change? », questionne la romancière dans ce livre brûlant. La révolution passera par les femmes et les enfants, et par un retour à une certaine sauvagerie, propose Collette dans ce conte rural à la langue sobre et maîtrisée. Un récit efficace à la narration surprenante, hymne à la vie et à la résistance.

Photo : © Justine Latour

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