Pour célébrer la Journée québécoise de la francophonie canadienne du 22 mars, le Centre de la francophonie des Amériques, avec l’appui du Regroupement des éditeurs franco-canadiens, vous invite à découvrir trois polars et un roman à suspense jeunesse. Les intrigues se déroulent dans le petit village de Minota au Manitoba, à Toronto et à Saint-Jean de Terre-Neuve. Elles vous tiendront en haleine tout en vous invitant à explorer les contextes socioculturels de différentes communautés francophones.

Pierre-Luc Bélanger (Ontario)
Auteur franco-ontarien, Pierre-Luc Bélanger est passionné par les livres depuis l’enfance. Lauréat du prix Champlain, il a publié de nombreux romans remarqués par la critique. Pédagogue, il connaît les adolescents qu’il place au premier plan dans ses écrits. Le captif du grenier est son premier roman à suspense jeunesse publié aux éditions Bouton d’or Acadie (Nouveau-Brunswick), dans la collection « Mouton noir Acadie » en 2023.
Dans Le captif du grenier, les quatre jeunes protagonistes se démarquent par leur curiosité et leur esprit d’aventure, loin des écrans et de la technologie. Qu’est-ce qui vous a inspiré pour créer ces personnages, qui, malgré les tentations de la vie moderne, se consacrent pleinement à résoudre le mystère d’Otis de manière traditionnelle, à la façon de véritables détectives?
Les tâches manuelles sont mises de l’avant durant l’enquête et les rénovations. Les personnages découvrent des preuves d’un captif enchaîné dans le grenier, c’est du réel, des reliques d’une autre époque où l’on ne pouvait pas documenter dans les médias sociaux. Il y a quelque chose de particulier, voire d’humain, de parcourir de vieilles photos, d’ouvrir des boîtes, de parler à des aînés.
Otis, ce jeune garçon ostracisé par sa communauté, qui passe 944 jours dans le grenier, semble incarner une forme de souffrance et d’isolement. Peut-on le voir comme un personnage symbolique, annonciateur des dilemmes que d’autres personnages rencontrent dans le roman?
Otis et Yannick sont tous les deux des souffre-douleur ayant subi les foudres de membres de leur entourage bien que leurs traumatismes se passent à des époques différentes. Je désirais montrer une résilience, de l’espoir, de l’amour et surtout, accentuer qu’il y a davantage de bonnes personnes dans le roman et dans le monde.
Le captif du grenier se distingue par sa documentation soignée, avec la carte géographique de Terre-Neuve en début de récit, ainsi que par l’évocation des anciennes traditions. Pourriez-vous nous parler du Mummer et du rôle que cette tradition joue dans l’évolution des personnages?
Le Mummer est une tradition créée pour s’amuser. Les Terre-Neuviens revêtaient des costumes bigarrés et faisaient la tournée des voisins où l’on tentait de deviner l’identité des gens costumés. Malheureusement, des gens ont profité du couvert de l’anonymat pour poser des gestes qui ont nui aux festivités. Depuis quelque temps, cette ancienne tradition culturelle fait son retour.

Suzan Payne (Ontario)
Suzan Payne est née à Balmoral, au Nouveau-Brunswick, et elle vit à Espanola, en Ontario. Sa trilogie de romans policiers Pour toi mon amour pour toujours aux éditions Perce-Neige a reçu un accueil chaleureux à la fois du public et des critiques. Modus operandi est finaliste au prix Arthur-Ellis, catégorie Best French Crime Book 2023.
Modus operandi présente l’écriture d’un autre roman policier, ce qui crée un jeu de miroir fascinant. Est-ce que ce procédé vous a permis de développer de manière différente le portrait du personnage du tueur en série et ses motivations?
Le procédé utilisé pour dépeindre le personnage du tueur m’a permis d’exploiter et de mettre en lumière la double vie que mènent les personnes atteintes d’un trouble dissociatif de l’identité, appelé autrefois trouble de personnalités multiples. Sans le savoir, ceux qui en souffrent mènent plusieurs vies très différentes les unes des autres et chaque épisode est on ne peut plus réel pour eux. Toutefois, dans le cas qui nous intéresse, il s’agit d’une personne malade et non d’un tueur en série conscient de ses agissements, qui pose des gestes délibérés pour ensuite se déguiser en « gentil » et mener une vie en apparence normale en cachant ses activités meurtrières. Le tueur n’est pas conscient de son état et n’a aucun contrôle sur les actions de ses différentes personnalités. Il ne sait pas qu’il est un tueur en série.
Le jeune labrador Rollo joue un rôle clé dans la découverte des victimes, agissant presque comme un détective à sa manière. Qu’est-ce qui vous a poussée à introduire un tel personnage, à la fois attachant et surprenant, dans le cadre d’une enquête criminelle?
J’ai créé le personnage de Rollo dans le but de détendre un peu l’atmosphère dans une histoire qui, je le savais, serait parfois lourde. Les chiots ont ce don de nous faire sourire lorsqu’ils découvrent le monde qui les entoure. Aussi, je me suis dit que ce serait préférable que ce soit un chien qui découvre les ossements, plutôt qu’un jeune enfant ou même un adulte qui auraient pu être traumatisés par l’incident. Rollo, lui, ne sait pas ce qu’il a trouvé. Il n’en gardera donc aucune séquelle, sauf peut-être celle de ne pas comprendre pourquoi on ne lui permet plus d’aller gambader dans la forêt.

Margot Joli (Manitoba)
Née au Manitoba, Margot Joli est l’autrice de la trilogie Le fruit de la haine (2018), Tu m’appartiens (2021) et L’innocent (2023), éditée par la Nouvelle Plume (Saskatchewan). Un de ses poèmes, « Un village détruit », a été publié dans la revue À ciel ouvert (2023).
Le caporal Sylvain Trudel de la GRC, un inspecteur méthodique et redouté, apparaît dans votre trilogie. Quels sont les dilemmes moraux et éthiques que Trudel rencontre tout au long de l’enquête criminelle dans L’innocent?
Les deux dilemmes moraux et éthiques les plus importants que rencontre Trudel sont, premièrement, la stigmatisation des mères célibataires et de leurs enfants de la part de l’Église et de la société en général et, deuxièmement, la doctrine de l’Église qui refuse aux parents l’inhumation de leurs enfants non baptisés à l’intérieur du cimetière paroissial parce qu’ils n’ont pas été lavés de la faute originelle. Le premier dilemme fournit à Trudel le mobile probable du crime, car une naissance hors mariage apporte honte à la mère et à ses proches et certaines personnes seraient prêtes à tout faire pour sauver l’honneur de leur famille. Concernant le deuxième, la femme de Trudel vient de subir une fausse couche et il n’y aura ni service religieux pour leur enfant ni pierre tombale portant son nom, ce à quoi il ne peut rien. Alors, il se dévoue cœur et âme pour identifier l’innocent et le valoriser en le faisant ensevelir dans un endroit respectable avec une stèle sur laquelle est gravé son nom.
Comment la découverte du squelette du bébé enseveli sous un tas de fumier résonne-t-elle avec d’autres thèmes de votre roman?
Un bébé nouveau-né symbolise l’innocence, sauf aux yeux de l’Église qui le condamne aux limbes s’il n’est pas baptisé et qui le perçoit comme le fruit du péché s’il est né hors mariage. Le fait que le squelette a été enseveli sous un tas de fumier symbolise ce manque de respect pour l’enfant né à l’encontre des dogmes de l’Église. Trudel tente de résoudre le crime afin d’apporter justice au petit innocent.
Nous, les Franco-Manitobains, avons pris plus de temps que les Québécois à nous soustraire de l’influence de l’Église. Il ne faut pas oublier que nos ancêtres étaient en majorité originaires du Québec. Les miens sont atterris sur le sol québécois vers le milieu des années 1600 et ensuite ils ont déménagé au Manitoba vers la fin du XIXe siècle.

Claude Guilmain (Ontario)
Auteur, concepteur, scénographe et metteur en scène, Claude Guilmain est cofondateur du Théâtre La Tangente, une compagnie de création à Toronto. Welsford, publié aux éditions Prise de parole, est son premier roman policier et a remporté le prix Jacques-Mayer 2024, décerné par la Société du roman policier de Saint-Pacôme.
Vous mêlez très habilement l’histoire personnelle et familiale de l’inspecteur Frank Duchesne, qui mène une enquête criminelle dans le quartier de son enfance. Comment cette dimension influence-t-elle ses actions et l’évolution du récit?
L’histoire personnelle de Frank Duchesne est intimement liée à l’enquête. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle il devra s’en retirer « officiellement », ayant compris que les principaux intéressés sont d’anciens amis et des membres de sa propre famille. Frank poursuivra, malgré tout, l’enquête et c’est en découvrant la vérité sur son passé qu’il pourra résoudre le crime.
Vous superposez habilement les événements de 2019 avec ceux entourant le meurtre survenu à la fin de 1969, créant un écart de cinquante ans dans la vie de Frank Duchesne. Quel rôle joue cette temporalité dans le développement de l’intrigue et dans l’évolution du personnage principal?
À Toronto dans les années 1960, la métropole connaissait déjà une croissance importante. Les baby-boomers fondaient des familles, la classe moyenne était en pleine effervescence et, contrairement à aujourd’hui, il y avait une véritable planification urbaine. Mais les temps ont changé. La ville vieillit mal et les souvenirs aussi. Cinquante ans plus tard, Frank comprendra que la mémoire est sélective et l’enquête le forcera à réévaluer sa perception des événements et des gens qui ont façonné son adolescence.
Il est important de souligner la valeur documentaire de Welsford, qui évoque des événements historiques comme le lancement d’Apollo 11 en 1969.
À mon avis, l’assassinat de Kennedy, le lancement d’Apollo 11, le 11 Septembre, les guerres en Afghanistan, en Irak, la politique interventionniste américaine et maintenant l’ère de Trump sont des moments historiques plus marquants pour bien des Canadiens que ne pourraient l’être des événements remarquables de l’histoire canadienne. C’est un thème récurrent dans mon écriture. Dans Welsford, on retrouve cette même influence historique alors que la guerre du Vietnam s’inscrit au cœur même de l’intrigue principale.
















