L’été étant un appel à la découverte et à l’exotisme, c’est avec un plaisir non dissimulé qu’on embarque dans un vol Montréal-Tokyo en lisant Jake Adelstein qui, avec une érudition accessible à tous, nous fait découvrir l’envers de la société japonaise. Journaliste d’investigation américain installé au Japon depuis la fin des années 1980, il a été le premier Occidental à travailler au très prestigieux Yomiuri Shinbun, soit ni plus ni moins que le journal le plus diffusé au monde. C’est de cette expérience entrepreneuriale, où il a été amené à côtoyer les marginaux et les endroits absents des cartes postales touristiques, qu’il tire son inspiration pour nous raconter le crime organisé au Japon.
Avec un souci du détail journalistique et un merveilleux talent narratif, Jake Adelstein, tel un écrivain de romans policiers, nous transporte dans la nuit tokyoïte, à la légère différence que, ici, tout est vrai. Similaire au style du new journalism qu’affectionnaient à leur époque certains géants de la littérature américaine comme Tom Wolfe, Joan Didion ou Hunter S. Thompson, le style d’Adelstein, qui place un narrateur subjectif au cœur d’événements factuels, nous tient en haleine. De plus, l’auteur entrecoupe sa trame narrative principale de petits épisodes dans la pure tradition de la série télévisée américaine où le lecteur, tel un détective, accumule petit à petit des informations utiles à la suite des événements.
Son entrée fracassante dans la littérature a eu le double avantage de le rendre populaire et de le garder… vivant. Voyez-vous, en tant que journaliste d’investigation spécialisé dans le crime organisé et le trafic d’êtres humains, Jake Adelstein n’a pas comme devise « la curiosité est un vilain défaut ». En enquêtant sur Tadamasa Got, un puissant chef yakuza, il a découvert que ce dernier, pour se procurer un rein en urgence, a donné au FBI des informations sensibles sur les organisations mafieuses du Japon. Il a donc pu sauter la liste d’attente et se faire opérer aux États-Unis. En apprenant qu’un journaliste américain voulait rendre publique cette information, Tadamasa Got a menacé de mort Jake Adelstein et sa famille. Terrorisé et abandonné par son journal ne voulant pas de problème avec les yakuzas, le journaliste décide que le seul moyen d’assurer sa sécurité est de mettre en lumière cette histoire. C’est ce qu’il fait, le 30 mai 2008, en publiant un article au Los Angeles Times. La version longue, elle, est racontée dans un livre : Tokyo Vice (Marchialy, 2016; Points, 2017).
Dans ce livre entremêlant récits biographiques, faits divers et milieux underground, Jake Adelstein nous permet de nous encanailler en nous ouvrant les portes d’un Tokyo invisible aux gaijins (étrangers). Après des études à l’université Sofia où il a résidé dans un temple zen, Jake Adelstein passe le concours d’entrée du journal Yomiuri Shinbun dans lequel il est reçu à sa grande surprise. Au début, rien d’exceptionnel, mais après un certain moment, il est muté au press club du Département de la Police métropolitaine de Tokyo, où il nous raconte avec humour noir les liens entre les journalistes et les policiers. Les expériences marquantes de son séjour y sont retranscrites avec fidélité : les quartiers chauds où son collègue du département des mœurs l’amène tester les services, la mort d’un jeune homme ayant suivi un manuel du suicide publié chez un éditeur, la traite des étrangères dans des bars à filles, la disparition de la Britannique Lucie Blackman, la terreur qu’inspirent les immigrants iraniens aux policiers et surtout l’affaire Tadamasa Got.
Étrangement, c’est cette dernière affaire qui précipite l’écriture de son deuxième livre. Comme l’aide policière lui étant accordée était approximative, Jake Adelstein décide de combattre le feu par le feu et de contacter l’organisation yakuza adverse afin de demander une protection. Un de leurs membres accepte la tâche à condition que l’Américain écrive l’histoire de sa vie, et quelle vie! C’est ainsi que Le dernier des yakuzas a vu le jour (Marchialy, 2017; Points, 2018). On y suit les péripéties de Saigo, ancien yakuza et maintenant garde du corps de Jake, en parallèle de la grande historiographie des familles de yakuzas. Tout cela dans un roman au carrefour du true crime et du roman d’apprentissage. On y tente de répondre à la question suivante : les yakuzas sont-ils les derniers hommes d’honneur du Japon ou sont-ils des criminels dangereux?
Vous l’aurez compris, Jake Adelstein est un auteur complet s’intéressant à plusieurs aspects de la psyché humaine, mais aussi à des sujets comme les crimes financiers dans J’ai vendu mon âme en bitcoins (Marchialy, 2019; Points, 2020) ou à l’écologie dans Tokyo Detective (Marchialy, 2023; Points, 2024). Journaliste d’investigation, podcaster et social justice ninja selon son compte X, l’écrivain multidimensionnel nous attrape par le col pour ne plus nous lâcher jusqu’aux bas-fonds de Tokyo.
Photo : © Chloé Vollmer-Lo
















