Madame Jeanne, Monsieur Henri, Francine… (et moi)
Madame Jeanne a décidé de m’appeler Francine. J’ai bien essayé de lui répéter mon prénom, elle s’excuse et la fois suivante m’appelle à nouveau Francine. J’ai cessé de lutter.
À choisir, j’aurais probablement élu un autre pseudo de libraire qui me fasse me sentir moins septuagénaire, mais ma foi… Madame Jeanne n’est ni arrogante ni perdue dans sa tête. Quelque chose en elle est persuadé que je me nomme Francine.
Elle est par ailleurs presque trop polie, prend le temps de prévenir si elle ne peut passer chercher le livre qu’elle a réservé, s’excuse à profusion. Elle commande des ouvrages pointus de politique ou de science, indifféremment en anglais ou en français. Toujours très élégante, un carré court si parfait que des fois je me demande si ce n’est pas une perruque. Elle n’est jamais pressée pour rien, sauf si elle vient avec monsieur Henri.
Madame Jeanne est dame de compagnie. En fait non, je réalise que j’ignore quel est leur lien. Mais elle a pour lui la déférence des non-intimes, mâtinée de ce je-ne-sais-quoi de fermeté propre aux aidants professionnels.
Monsieur Henri a 90 ans, circule dans un fauteuil poussé donc par madame Jeanne, qui doit en avoir 65. Au besoin, il se lève et monte, péniblement, les trois marches pour rentrer dans la librairie. Monsieur Henri n’est pas sénile non plus. Tout juste un peu moins là, certainement. Il regarde droit devant lui, souvent rien de particulier. Il ne dit rien, mais on sent bien que la patience, ce n’est pas sa principale qualité, à monsieur Henri. D’ailleurs, au bout d’un court moment, il annonce invariablement « j’ai faim ». Ce qui tombe bien, car quand madame Jeanne vient avec lui, c’est vers midi et elle l’emmène jusqu’à un « bon restaurant » pas loin. J’ai parfois le sentiment d’un accord tacite entre eux : monsieur Henri tolère le passage à la librairie parce qu’après, yallah, c’est festin.
Chaque fois, je veux les aider à ouvrir la porte et à descendre, mais chaque fois, ils me disent non. Ce duo, pour moi, c’est les irréductibles, les résistants. Ils ne lâchent rien, ni l’un ni l’autre. Madame Jeanne tirée à quatre épingles qui pilote un monsieur Henri qui se lèvera jusqu’au bout pour descendre un escalier.
C’est à la fois beau, digne, et triste, un peu.
Ça vaut bien le coup de s’appeler Francine de temps en temps.











