Comment vous oublier
Des clients marquants, on en croise souvent. C’est la beauté d’effectuer un métier dans lequel on partage avec autrui ce qui nous fait vibrer réellement. Au-delà des atomes crochus, des genres que l’on affectionne à deux et des pages qu’on dévorerait encore et encore, il y a cette dame.
Très chère madame Plouffe. Celle qui aime de tout, qui lit de tout. Et surtout, qui renouvelle ses visites semaine après semaine. Les pas sont de plus en plus lents, même s’ils sont accompagnés de poignées robustes et de roues prêtes à arpenter le centre commercial en totalité.
Elle s’immisce, doucement, et entame le même circuit que la semaine précédente. Le quadrilatère qui présente les derniers titres parus. Elle sait illuminer la librairie, simplement par ses boucles blanches et la pureté de son sourire.
« Bonjour, Madame Plouffe! »
« Ah, vous vous rappelez mon nom. »
« Comment vous oublier… »
Puis, elle sourit à nouveau. Comme chaque fois. Et si l’on pousse un peu plus loin, on arrive à répéter la même séquence de dialogue, encore et encore.
« Je viens chaque semaine, moi. »
Oui, tous se rappellent. On sourit, puis on acquiesce.
« Ce n’est pas grand-chose, mais je repars toujours avec un livre pour vous encourager. »
Oui, c’est vrai. On la sait généreuse, impliquée et au curriculum vitæ coloré. Bien que madame Plouffe nous oublie, ses habitudes se souviennent. Puis, elle revient. Refait le même circuit et nous encourage, comme elle dit.
« J’ai 84 ans. J’ai été rédactrice en chef toute ma vie. »
Jusqu’au jour où…
« J’ai 85 ans. J’ai été rédactrice en chef toute ma vie. »
Alors, on lui souhaite un joyeux anniversaire, puis elle nous devine proche ou clairvoyant pour avoir compris qu’elle a vieilli.
Chaque fois qu’elle aperçoit notre visage, elle croit que c’est la première fois. Tandis que nous, sa vie, on la connaît du bout des doigts.
Et très chère madame Plouffe, ne faites pas l’acquisition de ce livre entre vos mains. Autrement, vous aurez un doublon.
Car non, on ne peut vous oublier.












