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Dossier

Entrevues

Les libraires craquent

Les artistes
Clément De Gaulejac Le Quartanier

« Dans la nature, la ligne de contour n’existe pas. » C’est le genre de réflexion à laquelle se livre Clément de Gaulejac dans ce petit recueil de fragments tout en images et en silences. Atlas titube, quelques artistes se perdent dans la documentation, les cadres ne servent qu’à être éliminés, on tente de relever la géométrie des ombres… Il y a certes un brin de sarcasme, mais surtout une planante impression de remise en question : des propos énoncés, des décisions exprimées, du non-dit, des écoles de pensée et, inévitablement, de l’art. Le style de dessin minimaliste et les illustrations elles-mêmes se marient efficacement aux bribes de quotidien que contient Les artistes. Un bouquin qu’on peut aisément laisser et reprendre à tout moment.

Le tour du monde du roi Zibeline
Jean-Christophe Rufin Gallimard

Jean-Christophe Rufin, inspiré des mémoires du comte hongrois Beniowski, nous entraîne au cœur du siècle des Lumières. Quittant malgré lui l’Europe centrale, le héros, accompagné de sa belle Russe Aphanasie, va se retrouver, après moult péripéties, en Sibérie, en Chine et au Japon avant de devenir roi de Madagascar. Dans ce récit à deux voix, un couple nous raconte sa vie d’aventuriers. Prenant l’Amérique de Franklin et de Jefferson comme modèle, ces deux personnages humanistes nous font réfléchir sur notre rapport à l’autre, où l’on ne parle plus de conquêtes, mais plutôt de la construction d’une nation souveraine et indépendante. Somme toute, on peut dire du nouveau roman de Rufin qu’il illustre bien les contradictions du XVIIIe siècle. Un fabuleux récit un peu suranné (écrit à la Jules Vernes) qui se lit pourtant d’une traite.

Michel Breton (Biblairie GGC)
20 septembre 2017
Le vœu : conte urbain merveilleux
Arleen Thibault Planète Rebelle

Cette histoire parfaitement charmante met en équilibre le quotidien et le fantastique, avec une petite dose de philosophie de la vie. Les souvenirs d’enfance de la narratrice sont rehaussés par des détails merveilleux (avec toute la logique propre aux rêves et aux contes de fées) qui vous feront sourire : la vie dans un immeuble d’habitation parmi des voisins excentriques, un bruit mystérieux, la crise d’adolescence et le premier amour, le tout catalysé et bouleversé par l’apparition d’un vœu. L’ensemble est tissé par une prose en joual qu’on veut lire à haute voix. Le CD d’une performance de ce conte est inclus (avec accompagnements musicaux). La fin est émouvante et inspirante (encore plus quand elle est chuchotée avec la voix douce de l’auteure).

Psycho investigateur : L’héritage de l’homme-siècle
Erwan Courbier Petit À Petit

Un mystère, une vieille histoire de famille… et un psychologue avec un don surnaturel. Cette BD, avant tout, est un délice pour les yeux. Le style donne l’impression que les personnages sont sculptés de bois. Bien que ce ne soit pas le premier de la série, L’héritage de l’homme-siècle se lit bien sans avoir lu le premier tome. Le concept du « psycho-investigateur » nécessite peu d’explications. En effet, c’est à la façon particulière dont cette histoire est illustrée qu’on ressent ce que c’est de plonger dans les pensées et les mémoires de quelqu’un : chaque page trouve un nouveau moyen de rendre fluide et intéressante la transition d’une case à l’autre et d’illustrer la relation entre la mémoire et le présent.

L’inéducation : L’industrialisation du système d’éducation au Québec
Joëlle Tremblay Productions Somme Toute

Dans cet essai révélateur, Joëlle Tremblay dresse un portrait éclairé du système d’éducation au Québec en apportant des explications utiles à la compréhension de ce véritable débat de société. Sans uniquement condamner les failles de ce modèle, elle explique comment son fondement premier – la formation des citoyens – a été délaissé au profit d’une organisation industrielle, où l’on produit des diplômés en suivant le principe de l’utilisateur-payeur. Budgets, coupes, quotas : nous pensons l’éducation en termes d’économie et de rentabilité, et ce, du primaire à l’université. En plus des constats qu’elle soulève, l’auteure propose des solutions réalistes qui gagneraient à inspirer les têtes dirigeantes, dont la mission est avant tout d’assurer l’avenir de notre société.

Camille Doyon (Biblairie GGC)
20 septembre 2017
Enfant de toutes les nations
Pramoedya Ananta Toer Zulma

Second volet du « Buru Quartet », Enfant de toutes les nations surpasse toutes les promesses annoncées par son premier volet. Délaissant les bancs des écoles publiques coloniales, Minke doit à présent se frotter au vrai monde. Fini les connaissances érigées en dogmes, l’éthique à deux vitesses et les prétentions à la supériorité morale. Se heurtant parfois douloureusement aux esprits bienveillants de ses compagnons, au fil des conversations, le sien s’affûte jusqu’à donner tortueusement naissance à une conscience politique. Minke bat la campagne, prenant connaissance des chaînes que portent la grande majorité des siens. Beaucoup plus politique que le premier volume, Enfant de toutes les nations déploie toute l’ampleur de ce feuilleton qu’on ne peut abandonner.

Jacques Damour
Vincent Henry Sarbacane

Voici une excellente adaptation d’une nouvelle de Zola. Manipulé par un beau parleur, Jacques monte aux barricades pour repousser les Prussiens qui tentent d’occuper Paris. Moins chanceux que son ami, il est donné pour mort et éloigné de chez lui par les rêves de prospérité que lui a fait miroiter l’Amérique. Après une série de mésaventures, Jacques parvient à revenir chez lui. Mais saura-t-il reconquérir sa place parmi les siens, lui que l’on croyait mort? Il y a quelque chose de naïf et de séduisant dans le dessin, une lenteur qui ressemble à quelque chose comme de la béatitude et toujours cette lumière et ces couleurs pastel qui donnent envie de s’embarquer sur un paquebot pour gagner le premier bistro qui se laissera trouver.

Les accidents
John Wray Seuil

John Wray a la verve qu’il faut pour mener à bon port le lecteur qui aurait tendance à se perdre dans les méandres du XXe siècle. Dans ce grand roman facétieux qui mélange les codes de la science-fiction vintage et ceux de la fresque historico-familiale, un écrivain tente de trouver sa voix en opposant le passé de son grand-père à celui de son grand-oncle. Ce dernier, obsédé par ses expériences physiques sur la nature du temps, ne tarde pas à révéler jusqu’où il est prêt à aller pour mener ses recherches à terme. D’une drôle de secte basée sur un livre de contre-culture aux charniers de la Seconde Guerre mondiale, Wray nous trimballe à dos de plume sur un monde qui n’a pas fini d’être profondément étrange.

Rêves de machines
Louisa Hall Gallimard

Il est rare, pour une auteure de moins de 35 ans, d’arriver à mener à terme un roman d’une telle maturité. Et pourtant, comme le maestroà son pupitre, Louisa Hall orchestre cette brillante réflexion sur l’intelligence artificielle et la nature de l’humanité, jouant de cinq voix pour faire entendre cette symphonie épistolaire. Si les lois de l’informatique sont binaires, celles de ce roman s’organisent plutôt autour du chiffre cinq. Cinq temporalités et cinq voix principales s’incarnent au fil de lettres, entrées de journal, séances de clavardage et mémoires. Toutes parlent du ton de la confidence, portent une charge émotive qui affleure périodiquement et savent rapidement trouver l’empathie du lecteur fasciné par elles.

Le livre des Radieux (2 tomes)
Brandon Sanderson Le Livre De Poche

Deux ans après la parution de La voie des rois, voici la suite tant attendue des « Archives de Roshar » : Le livre des Radieux. Après avoir sauvé Dalinar de la trahison, Kaladin est nommé capitaine de la garde du roi, mais son passé avec les Clarissimes rend le poste difficile à gérer. Il continue d’explorer ses pouvoirs de Marchevent avec Syl, mais la tâche est colossale. À la suite de la mort de son mentor, Shallan découvre par elle-même comment manier la Fluctomancie et à exercer ses pouvoirs de Tisseflamme. Elle sort enfin de sa coquille pour devenir la femme forte dont son royaume a tant besoin. Divisé en deux volumes pour faciliter la lecture d’un pavé de 1500 pages, le roman nous prouve encore le talent fou de Sanderson, auteur vedette de sa génération.

Jean Labrecque (La Liberté)
20 septembre 2017
Le corps des bêtes
Audrée Wilhelmy Leméac

Le corps des bêtes, troisième roman d’Audrée Wilhelmy, propose une trame narrative fascinante, complexe et portée par une écriture d’une exactitude désarmante. C’est à Sitjaq, au bord de la mer, que vivent les personnages de Noé, Osip et Mie. La frontière des relations y est brumeuse, les curiosités cherchant à s’assouvir. L’auteure nous donne accès à un univers dans lequel s’unissent brillamment la sensualité, les non-dits et les brises de mer. Faisant écho à ses deux autres romans par les thématiques abordées et reprenant Noé, personnage issu de son premier roman Oss, Audrée Wilhelmy poursuit ici la construction d’une magnifique fresque littéraire.

Catherine Parent (Morency)
20 septembre 2017
Le corps des ruines
Juan Gabriel Vasquez Seuil

Une obsédante exploration de la violence qui a marqué l’histoire politique de la Colombie, un roman sublime, envoûtant, pénétrant, confirmant avec éclat le statut de Juan Gabriel Vásquez de plus grand écrivain de l’Amérique latine actuelle. Les propos d’un Carlos Carballo, personnage trouble, obsédé par les théories du complot et obnubilé par d’étranges similitudes entre deux des plus grands crimes de l’histoire colombienne et l’assassinat de John F. Kennedy, finissent par semer le doute chez l’auteur et le narrateur du livre. Et si un casse-pied comme Carballo, avec ses élucubrations, nous rendait service en nous forçant à saisir la vérité cachée de l’histoire? Et si la perte, en 1914, d’Uribe, et, en 1948, de Gaitan, les deux sauveurs de la Colombie, avait réellement empêché le pays d’être meilleur? Un récit au cheminement des plus inattendus et lumineux qui nous révèle comment les « ruines d’hommes nobles » finissent par avoir des répercussions sur l’existence d’autres hommes.

Zoo Station
David Downing Cherche Midi

Cette plongée, à la Philip Kerr, dans l’Allemagne nazie de David Downing ne manque ni d’ironie ni de finesse. John Russell, journaliste anglais, en poste dans le Berlin encore en paix de l’hiver 1939, y ayant maîtresse et fils, ne souhaite surtout pas attirer l’attention par des textes ou des gestes hostiles au régime. Qu’il se fasse déporter, et il ne pourra plus jamais revoir ses êtres chers. C’est pourquoi c’est avec réticence qu’il accepte une énigmatique commande d’une série d’articles par un agent russe. Veut-il faire de lui un espion? Russell va-t-il enfin faire ce qu’il estime juste? Lorsque les assassins sont au pouvoir, rester neutre c’est être aussi les complices du crime. Suspense angoissant, subtile exploration des dilemmes moraux d’un homme piégé, Zoo Station est surtout un récit réaliste, convaincant et témoin de la vie quotidienne d’un peuple allemand, apathique, morose, ne faisant que patienter en attendant de voir son monde s’écrouler.

Discussions avec mes parents
François Morency Groupe Homme

Avec son humour subtil et recherché qu’on lui connaît, François Morency nous invite dans son intimité en nous présentant tant des souvenirs de sa jeunesse que des anecdotes récentes. Loin de se limiter aux publications sur son compte Facebook qu’il a commencées en 2014, l’humoriste aura puisé non seulement dans son enfance – à l’époque des Expos, des vacances en station wagon et des habits couleur brique – et dans son adolescence – « durement » marquée par Lindsay Wagner, la femme bionique –, mais aussi dans son imaginaire, inventant à quelques reprises des discussions fictives entre ses parents. En somme, Discussions avec mes parents est une lecture facile et agréable qui saura faire rire n’importe quel lecteur, peu importe son âge.

La route sacrée
Jean Désy Éditions Xyz

Tanguant entre recherche historique et recherche spirituelle, le récit de La route sacrée est raconté à travers trois voix : celle d’Isabelle Duval, artiste multidisciplinaire et grande voyageuse; celle de son conjoint Jean Désy, médecin, professeur et écrivain; et celle de leur ami Pierre-Olivier Tremblay, prêtre et recteur du sanctuaire de Notre-Dame-du-Cap. Parti à l’été 2014, le trio suivit les traces du père Pierre-Michel Laure, missionnaire jésuite venu en Nouvelle-France vers 1700, et se rendit à l’Antre de marbre, lieu chamanique réputé de la Témiscamie. Sous la forme d’un journal de bord, La route sacrée est mue par trois voix, trois voies, trois quêtes spirituelles différentes, toutes personnelles selon la relation de chacun au sacré.

Laurent Duvernay-Tardif : L’homme le plus intéressant de la NFL
Pierre Cayouette Flammarion Québec

À mi-chemin entre la biographie et le récit sportif, ce livre rend hommage au parcours hors du commun de Laurent Duvernay-Tardif. Âgé seulement de 26 ans, il est à la fois joueur de football professionnel œuvrant dans la NFL et bientôt diplômé de la prestigieuse faculté de médecine de l’Université McGill. À la vue de ces titres, on pourrait s’attendre à une vie de vedette assez clichée, mais il en est tout autrement. C’est que ce livre pose avant tout un regard différent sur le football, sport pourtant analysé et présenté maintes fois : le regard d’un intellectuel infatigable à l’éducation marginale et d’un leader empreint d’une humanité sans borne qui entrevoit l’alliage de ses deux passions comme l’essence même de son unicité.

Abattre la bête
David Goudreault Stanké

Troisième et dernier tome de cette série déconcertante. Et quelle finale! Avec son langage animé, coloré et truculent, David Goudreault, poète, slameur, met le point final à l’histoire de ce jeune homme antipathique qu’on aime pourtant détester. La bête se glisse encore une fois dans les mailles des systèmes de santé et de justice qui devaient pourtant le protéger. Un roman peu commun, jamais banal, à la proposition hasardeuse et écrit avec une grande sensibilité. Malgré ses travers et sa tendance à commettre des méfaits, on est ému encore une fois par le destin de ce personnage naïf, empathique mais aussi brillant que rusé… et si maladroit! Ce personnage me manque déjà, et ce sera assurément le cas pour des milliers de lecteurs. Incontournable et à lire impérativement!

Billy Robinson (de Verdun)
26 septembre 2017
En ces bois profonds
François Lévesque Tête Première

Comme pour chacun de ses romans, la grande force de François Lévesque est d’imaginer un climat propice aux thèmes de ses livres. Son style infaillible est appuyé par ses connaissances cinématographiques. Il vise juste encore une fois avec ce roman troublant! On est complètement captivé par ce récit glauque de cette jeune fille qui découvre des secrets familiaux que certains auraient bien voulu garder… enterrés. Surtout sa mère, cette femme qui tentera en vain de se sortir d’une sorte de malédiction qui la hante et qui plane maintenant sur sa fille… Le rythme saccadé, qu’utilise l’auteur pour ce roman, contraste bien avec l’ambiance noire de ce récit, sous fond de secrets de famille, de crime religieux, de secte et de légendes… Les pages de ce roman d’un auteur désormais incontournable du genre vous hanteront pendant de longues heures.

Billy Robinson (de Verdun)
26 septembre 2017
Avant que les ombres s’effacent
Louis-Philippe Dalembert Sabine Wespieser Éditeur

Alors qu’on a parfois l’impression que les romanciers ont exploité la Seconde Guerre sous tous les angles possibles, l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert réussit à nous étonner : qui sait qu’à l’heure où le nazisme frappait, son pays était l’un des rares à offrir la nationalité automatique à tout réfugié juif qui la demandait? C’est dans ces circonstances qu’est arrivé son personnage, le Dr Ruben Schwarzberg, qui a pu fuir Berlin après avoir connu brièvement Buchenwald. On est à Port-au-Prince en janvier 2010, après le terrible tremblement de terre. Parmi les secouristes se trouve une jeune médecin israélienne, sa petite-nièce, qu’il n’a encore jamais rencontrée et à qui il raconte sa vie. Un roman passionnant et superbement écrit!

André Bernier (L’Option)
26 septembre 2017
Les invisibles
Roy Jacobsen Gallimard

Tout semble figé sur cet îlot perdu le long de la côte norvégienne en ce début de XXe siècle. Une famille y habite, les Barrøy, ancrée dans un univers rude où chacun est un engrenage essentiel à la survie. Pendant quelques décennies, on assiste aux efforts de Hans, le père, pour amener la modernité aux siens, mais elle ne viendra bien sûr pas seule, cette modernité… La petite Ingrid, elle, grandit, s’interroge, s’éloigne de son île pour mieux y revenir jusqu’à ce que ce soit à son tour de prendre les choses en main. Il n’y a pas que les rebondissements continuels qui fascinent un lecteur, Roy Jacobsen le sait bien, lui qui signe un roman fort, qui magnifie le quotidien de ces gens « invisibles ». C’est ce qui rend son texte si touchant.

André Bernier (L’Option)
26 septembre 2017
Bénédiction
Olivier Dufault Éditions Marchand De Feuilles

En 1907, le jeune Ernest Dufault quitte son village québécois pour réaliser son rêve : rejoindre l’Ouest américain et devenir cowboy. Au fil de ses pérégrinations, il se forge plusieurs identités et un passé fictif, jusqu’à devenir ce Will James qui laissera à la postérité bon nombre d’œuvres romanesques et d’illustrations. Olivier Dufault, son descendant, retrace dans Bénédiction près d’un an de l’existence de son ancêtre, autour du moment où il est arrêté pour vol de bétail. Captivant, le roman esquisse à la fois le quotidien des hommes sur les ranchs et l’éveil de l’âme d’artiste du futur écrivain. D’une plume sensible, Dufault mène ses descriptions avec aisance, en campant des personnages vivant dans un décor qui appelle à l’aventure.

L’avancée de la nuit
Jakuta Alikavazovic Ed. De L'olivier

L’avancée de la nuit est avant tout la folle histoire d’amour entre Paul et Amélia, une jeune femme entourée de mystères, résidante à l’hôtel où il travaille. Ne sachant presque rien de la vie personnelle de celle qui partage ses nuits, Paul est dévasté lorsqu’elle le quitte sans prévenir pour aller à la recherche de sa mère disparue à Sarajevo pendant la guerre. Roman clair-obscur, L’avancée de la nuit interroge la part d’ombre des rapports humains – ce qu’on tait, ce qui nous manque, ce qu’on poursuit. Dans un récit cyclique où le passé éclaire le présent, Jakuta Alikavazovic entraîne le lecteur au cœur de phrases au morcellement absolument maîtrisé, qui touchent la psyché complexe des personnages avec une aisance remarquable.  

Mercy, Mary, Patty
Lola Lafon Actes Sud

Patricia Hearst, petite-fille du milliardaire William Randolph Hearst (dont Orson Welles s’est inspiré pour Citizen Kane), est enlevée en 1974 par un groupe d’extrême gauche. Plus tard, celle qu’on surnomme Patty rejette ses origines pour embrasser la cause de ses ravisseurs et participer à des actions qui la mènent en prison. Qu’est-ce qui a provoqué ce changement radical chez elle? Entremêlant le réel et la fiction, Mercy, Mary, Patty met en scène des femmes fascinées par Patty, dont une professeure engagée pour prouver, lors de son procès, la théorie simpliste du lavage de cerveau. Servi par une écriture dense, le roman use habilement de la polyphonie pour laisser le lecteur tirer ses propres conclusions sur le destin de ces femmes

Une partie rouge
Maggie Nelson Ed. Du Sous-Sol

Trente-cinq ans après l’assassinat de sa tante, on annonce à Maggie Nelson et sa famille la réouverture de l’enquête, encore irrésolue; des preuves inédites accablent un nouveau suspect. Une partie rouge raconte ainsi comment l’auteure et son entourage vivent le procès de cet homme, puis l’engouement morbide qu’il suscite dans les médias. Mais au-delà de la valeur policière du récit, ce que Nelson livre, avec une honnêteté déconcertante, ce sont ses états d’âme. Exorcisant son passé, elle replonge dans certains moments formateurs de son enfance qui, immanquablement, trouveront un écho chez le lecteur. C’est d’ailleurs là que réside toute la puissance du récit : sous l’effet de la sensibilité d’une autre, nos propres fantômes renaissent.

13 000 ans et des poussières
Camille Bouchard Soulières Éditeur

Il nous suffit de lire la quatrième de couverture pour comprendre que ce récit sera poignant. L’auteur nous raconte l’histoire d’une famille, mais surtout celle de la fille aînée, Jade. Elle a été adoptée en Chine alors qu’elle était encore un bébé, puis ses parents adoptifs ont eu un petit garçon. Maintenant, Jade a 13 ans et sa mère adoptive est terriblement malade et décide de ne plus vivre dans la souffrance. En plus de traiter de sujets sensibles tels que l’adoption ou l’aide médicale à mourir, Camille Bouchard écrira sur l’intimidation et son impact sur les réseaux sociaux ainsi que sur des enjeux de l’immigration. Bien qu’il s’adresse aux jeunes de 13 ans et plus, ce livre touchera les adultes grâce à ses sujets d’actualité, mais surtout grâce à la poésie qui ressort du texte. Dès 13 ans.

Émilie Bolduc (Le Fureteur)
26 septembre 2017
Au pied de la falaise
Bymöko Soleil

Avec cette bande dessinée, ByMöko nous offre un conte africain magnifiquement illustré. C’est l’histoire d’Akou, un jeune garçon éveillé, qui évolue dans un petit village où les valeurs humanistes côtoient les traditions. Bientôt cet enfant deviendra un adolescent audacieux, un homme responsable puis un père engagé. Grâce au réalisme des images, on est envahi par le quotidien de ce peuple. Il nous est presque possible de ressentir la vibration de la musique et de humer les arômes du marché. Très belle bande dessinée pour nous permettre de voyager tout en gardant les deux pieds sur terre.

Émilie Bolduc (Le Fureteur)
26 septembre 2017
Les deux vies de Baudouin
Fabien Toulmé Delcourt

La plupart d’entre nous passeront leur vie dans l’attente de leur retraite. C’est dans cette optique que nous retrouvons Baudouin. Depuis sa jeunesse, il fait ce qui lui semble convenable plutôt que ce qu’il désire. Mais voilà que le destin le rattrape avec le diagnostic d’un cancer incurable. Avec l’aide de son frère, Baudouin tentera de vivre ses derniers moments comme il l’a toujours rêvé. Brillamment illustrée, cette bande dessinée nous fait réfléchir. Il s’agit d’un récit touchant qui remet en perspective notre propre vision de la vie.

Émilie Bolduc (Le Fureteur)
26 septembre 2017
L’invasion du Tearling
Erika Johansen Lattès

J’attendais ce deuxième tome avec impatience et mes attentes ont été grandement comblées. Nous retrouvons Kelsea qui tente d’assumer ses nouvelles responsabilités de souveraine. Maintenant qu’elle a libéré les esclaves, elle se prépare pour les représailles de la Reine Rouge. Erika Johansen apporte une nouvelle dimension à son histoire en ajoutant un nouveau personnage. Il s’agit de Lily, qui vit à une époque d’avant la Traversée, et qui sera étrangement liée avec le destin de Kelsea. En plus de nous transporter dans un univers dystopique, l’auteure nous amène aussi à réfléchir sur notre propre condition. Ce deuxième tome de la trilogie du Tearling a été pour moi un gros coup de cœur et je vous recommande fortement sa lecture.

Émilie Bolduc (Le Fureteur)
26 septembre 2017
Chenous
Véronique Grenier Éditions De Ta Mère

Une femme impuissante construit une tour de vaisselle puisqu’elle ne peut la laver. Elle berce ses enfants en sanglotant. Elle asphyxie, et ouvre donc toutes les fenêtres de la maisonnée, mais tout l’air du monde ne suffit pas. Véronique Grenier revient avec ce recueil de poèmes tour à tour enragés, à demi étouffés ou désespérés. C’est que la poète y explore l’anxiété d’une femme hantée par son quotidien. Ce qui semble être une jolie petite plaquette de poésie devient une chute vertigineuse dans la dépression. La plume de Grenier, comme dans son Hiroshimoi, vacille entre jeux de mots et viscéral besoin d’écrire la douleur. Il demeure que, de toute cette noirceur, émerge une beauté violente; la douceur des p’tits, les moments banals qui nous font s’accrocher ou la lumière qui entre dans la maison lorsqu’on ouvre les rideaux.

Grand fauchage intérieur
Stéphanie Filion Éditions Du Boréal

Premier roman de Stéphanie Filion, Grand fauchage intérieur est un somptueux voyage au cœur du Liban. C’est sous la forme d’un récit de voyage que la narratrice, Jeanne, visite le pays du grand soleil. La veuve d’une quarantaine d’années ne tardera pas à rencontrer Julien, qui perturbera son périple. Avec le grand fauchage intérieur, technique de judo que lui montre le jeune homme, vient la chute de Jeanne. Le Liban et Julien l’envoûteront et son récit de voyage en sera d’autant plus synesthésique. C’est que l’écriture de ce roman est très sensorielle, précise et introspective. Finalement, ce voyage au Liban laisse place à la mue de Jeanne qui lui permettra de reprendre ses ancrages dans une réalité qu’elle abordait, au départ, comme vide de sens.

Le jeu de la musique
Stéfanie Clermont Le Quartanier

Rarement un livre ne m’aura autant bouleversé que celui-ci. Avec cette œuvre, on a affaire à un roman par nouvelles qui explore la vie de quelques protagonistes d’une même bande d’amis. Le point d’ancrage de tout le récit est le suicide d’un des leurs. Se déploie une panoplie de personnages qui doivent continuer à vivre alors que le poids de leurs erreurs, leurs blessures, leurs lourdes aspirations, leurs amitiés déchues et leur liberté les engloutit dans l’apathie. Ces individus esseulés trouvent leur existence sublimée par la plume réaliste, crue et sensible de Clermont. D’un squat anarchiste californien, on passe à la crise étudiante de 2012 pour dépeindre toute la violence et l’aigreur d’une même génération. Le souffle de ce livre y est affolant, impossible de s’en sortir indemne. Néanmoins, une beauté aveuglante ressort de ce récit que je catégoriserais, bien humblement, de chef-d’œuvre.

Une vie neuve
Alexandre Mccabe La Peuplade

2012 fut une année charnière pour la fratrie Leduc autant que pour le Québec. Ce roman nous offre quatre parties, chacune appartenant à un des Leduc. Philippe, du haut de la tour de la Bourse, observe le cortège des carrés rouges. Marie propage sa poésie sur sa descendance. Jean crache ses derniers relents socialistes à un jeune infirmier. Quant à Benoît, il s’évertue à se trouver alors qu’il ne peut qu’être perdu. Une vie neuve, c’est l’histoire d’un peuple qui se déploie à travers ces quatre existences. C’est une famille complexe, vivante, humaine et multiple qu’on rencontre où les failles de ses membres convergent vers ces révolutions qui s’opèrent dans une réalité bien ancrée. Un livre dont les racines prennent naissance dans les générations, les blessures et la beauté de la nation québécoise et qui nous ramène à l’identité, aussi fragile soit-elle.

Au fil de l’eau
Daniel Miyares Éditions Scholastic

Voici un magnifique album, tout en douceur, dans les tons de gris et de jaune et qui parle de lui-même puisqu’il n’y a aucun texte! Nous suivons l’aventure d’un petit garçon, habillé d’un imperméable jaune et muni d’un bateau créé en papier journal. Arrivent la pluie, le vent et le bateau dans le caniveau! Tout penaud, le gamin revient auprès de son papa qui saura le réconforter. De la même façon, celui-ci lui prépare un avion qui s’envolera dès le retour du soleil! Les plans détaillés de pliage inclus dans le livre nous invitent à en faire autant. Une joie de l’enfance! Dès 3 ans.

Lise Chiasson (Côte-Nord)
29 septembre 2017
Une mer si froide
Linda Huber Presses De La Cité

Qu’y a-t-il de plus terrible que de perdre son enfant? Pendant un bref instant d’inattention, Olivia disparaît. Ses parents n’ont plus qu’un seul espoir : que la mer leur rende leur petite de 3 ans. En suivant ce drame, nous traversons une autre histoire, celle de Jennifer. Enceinte de jumeaux et poussant vers l’école sa fille Hailey, âgée de 5 ans, Jennifer tente d’oublier la perte d’un enfant. Hélas, ses périodes de brouillard deviendront de plus en plus perturbantes. Katie, l’institutrice de Hailey, détiendra sans le savoir la clé de l’énigme qui unit les deux familles blessées. Écrit par une thérapeute, ce premier roman donne des frissons!

Lise Chiasson (Côte-Nord)
29 septembre 2017
Le pensionnat
Michel Noël Dominique Et Compagnie

Dans un récit poignant, Michel Noël raconte l’histoire de Nipishish et de ses amis, forcés de quitter leur communauté pour s’installer dans un pensionnat indien. À travers la voix de Nipishish, le lecteur découvre le quotidien des pensionnats. Désireux d’apprendre à lire et à écrire, Nipishish s’aperçoit rapidement que cet endroit ne sert qu’à évangéliser et à assimiler les siens. Les enfants sont humiliés, maltraités et ne peuvent parler leur langue. Prenant conscience qu’on tente de lui apprendre à détester sa culture, Nipishish sent la colère gronder en lui et la nécessité d’agir. Ce roman puissant participe à la revalorisation d’un héritage culturel riche qu’est celui des peuples autochtones. Dès 13 ans.

Borealium tremens
Mathieu Villeneuve La Peuplade

Alors, pour un premier roman, Mathieu Villeneuve frappe fort! Le tout se déroule au Lac-Saint-Jean, quelques années après le déluge du Saguenay (c’est important de le mentionner). On assiste au retour dans la région de David Gagnon, après avoir hérité de son grand-oncle d’une maison fantôme qu’il aura pour projet de remettre sur pied pour pouvoir enfin cesser de boire et écrire son livre. Mais rien ne va comme notre protagoniste l’espérait; un accueil froid du maire de la place, un cousin qui attend son heure pour reprendre ces terres et ces voix qui semblent provenir du passé. Avec des passages déjantés dignes de Peur et dégoût à Las Vegas, vous visiterez la région d’une façon encore jamais vue. Un livre surprenant de la rentrée littéraire.

La mythologie viking
Neil Gaiman Au Diable Vauvert

Thor, Odin, Loki, Mjollnir, Asgard : des noms qui, ces temps-ci, résonnent dans notre imaginaire grâce à l’univers Marvel, mais qui, d’histoire d’homme, évoquent des noms tirés tout droit de la mythologie viking. Le très prolifique écrivain et scénariste Neil Gaiman a décidé de mettre sur papier, dans une version populaire et contemporaine, ce qu’il a pu découvrir de plus complet sur l’histoire de ces dieux que, au fond, nous ne connaissons pas très bien. J’y ai enfin découvert cet univers qui n’est décrit que très approximativement dans les ouvrages que j’ai consultés sur la mythologie du monde. Enfin, j’ai pu me faire un tableau assez complet de cette saga (mot viking) qui est assez différente de l’univers Marvel. Un livre à découvrir!

Les gens de Montréal à l’époque de la Confédération
Gaston Deschênes Éditions Du Septentrion

Bon, il est vrai que le fait d’avoir résidé à Montréal a joué sur le fait que je sois intrigué par ce livre. Mais il y a aussi que j’adore faire un voyage dans le temps lorsqu’il est bien fait; et par le biais de ces magnifiques gravures et les superbes textes provenant du journal de l’époque, L’Opinion publique, c’est réussi! Un chemin de fer sur la glace, la préparation pour le jour de l’An, le carnaval, la guerre, la mort, la Saint-Jean et le déménagement (qui se déroulait le premier jour de mai et qui, semble-t-il, était immanquablement sous la pluie) ne sont que quelques aspects soulignés dans ce livre. Franchement, ne serait-ce que pour vivre quelques moments forts vécus par nos ancêtres, ce livre vaut le détour!

Shelton & Felter (t. 1) : La mort noire
Jacques Lamontagne Kennes Editions

Lorsque j’ai su que l’un des personnages principaux de cette BD était un libraire, j’ai tout de suite voulu savoir de quoi il en était. De plus, il y a peu de temps que je sais que Jacques Lamontagne est Québécois. Alors moi, lorsqu’il est question de bédéistes québécois… Et je n’ai pas été déçu! Le dessin est classique et efficace. Bien qu’au départ, l’idée ne reposait sur rien de vrai, Jacques Lamontagne a décidé d’y inclure un fait surprenant qui s’est passé en 1919 : le déversement d’un réservoir de mélasse en ébullition sur un quartier bostonnais. Mais quel est le lien entre cet incident et les morts mystérieuses que tentent d’élucider Shelton et Felter (reporter et notre fameux libraire) dans ce premier tome? J’attends le second avec impatience!

Tetris : Jouer le jeu
Box Brown La Pastèque

Cette BD raconte l’histoire d’Alexey Pajitnov et de sa création qui a conquis le monde : le jeu infiniment populaire Tetris. L’auteur se sert de cette histoire (et de son personnage principal, Alexey) pour parler de la psychologie des jeux et de la relation entre l’art et le jeu et l’humain à travers l’histoire. Il y explore aussi les débuts de l’industrie des jeux vidéo et d’ordinateur, en passant par les humbles débuts de Nintendo et la compétition féroce entre les compagnies de jeux pour acquérir les droits de distribution de Tetris. Le style simple et caricatural du dessin, avec ses couleurs simples et rétro (noir, blanc, et orange), est savamment utilisé pour juxtaposer personnages, technologie et narration.

Hors saison
Max Férandon Alto

Prenant pour décor la capitale du Québec, une enquête peu orthodoxe est menée par un cuisinier dont les plats ont la particularité d’être réchauffés plusieurs fois par jour sur les axes aériens les plus achalandés. C’est que l’une de ses connaissances vient de trouver la mort au beau milieu des sapins éternels, des guirlandes entêtées et des boules inoxydables qui peuplent à l’année les étagères de la boutique justement nommée Au Bonheur de Noël. Mais qui aurait donc intérêt à réduire au silence un pauvre concierge officiant de nuit entre quatre murs que la célébration constante du petit Jésus ne réussit pas à rendre moins tristes? Hors saison distille tout au long de ses pages un plaisir de lecture qui procède de sa qualité littéraire.

Dépareillés
Marie-Francine Hébert De La Bagnole

Une histoire charmante, qui aborde en toute subtilité les différences et la force de la communauté. Ainsi, bien qu’il s’agisse ici d’une banale histoire de bas dépareillés et d’un enfant qui s’en moque et entraîne les autres à faire de même, Marie-Francine Hébert parvient à démontrer les mécanismes de l’intimidation en peu de mots et avec tact, dans un texte délicieusement rythmé et plein de douceur. Et surtout, elle démontre avec justesse le geste simple qui, sans tambour ni trompette, désamorce le drame. Les illustrations de Geneviève Després sont magnifiques, et les couleurs franches teintent judicieusement le récit, soulignant les moments-clés de merveilleuse façon. Un chouette album à découvrir pour honorer l’amitié et le vivre-ensemble. Dès 5 ans.

La salle de bal
Anna Hope Gallimard

Dans un asile du début du siècle où les patients, victimes de leur époque, ne sont pas tous aliénés, le Dr Fuller, pavé de bonnes intentions, organise le bal du vendredi afin de les sortir de leur monotonie. Mais le Dr Fuller, malgré ses diplômes, n’est pas à l’abri des écarts de l’esprit et se laisse séduire par l’eugénisme et le contrôle des naissances. Ses patients subissent ses lubies et à mesure qu’eux se ressaisissent par la danse et la musique, lui sombre dans la frustration et la démesure. La psychologie des personnages, leur évolution, l’atmosphère à la fois oppressive de l’asile et pleine de promesses lorsque l’amour se pointe malgré les interdits font de ce roman un portrait remarquable et lucide d’une période historique méconnue

L’art de perdre
Alice Zeniter Flammarion

L’art de perdre témoigne de la perte lorsqu’on fait le choix de quitter son pays pour un autre dont on ignore à peu près tout, et c’est ce que fait Ali, fuyant l’Algérie. En France, il perd ses repères, sa magnificence et sa crédibilité auprès de ses enfants qui eux, s’assimilent et oublient leurs origines. C’est le récit de Naïma, petite-fille d’Ali qui cherche à saisir le passé familial à travers les silences butés de Hamid, son père, préférant taire sa honte de n’avoir pas su percer le mutisme d’Ali. Alors Naïma, à l’instar de l’auteure, comble les lacunes. Une saga criante de vérité, portée par une plume fine, puissante, qui met en contexte l’héritage non raconté, perdu, qui reste à la seconde génération, libérée des entraves culturelles.

Les poupées
Françoise De Luca Éditions Marchand De Feuilles

Lucie n’aime pas jouer aux poupées et ne raffole pas des robes, encore moins roses. Elle préfère les livres ou jouer dehors. Elle trouve que les grands ne la comprennent pas, comme en témoignent les poupées qu’elle reçoit à chaque visite de sa tante. Lorsque sa mère lui explique que certaines petites filles en Afrique aimeraient tant en avoir, elle se sent interpellée. Par cet album au texte soutenu, Françoise de Luca raconte la beauté de la différence, la variété des caractères dans une même famille et le plaisir de partager les goûts propres à chacun. Josée Bisaillon s’amuse avec de riches images aux couleurs chatoyantes, oscillant entre l’album et la bande dessinée. En résulte un livre superbe, tout à fait pertinent et propice à la discussion. Dès 7 ans.

En cuisine avec Kafka
Tom Gauld Alto

Après deux publications à teneur plus narrative (Vers la villeet Police lunaire), le bédéiste nous revient avec un nouveau florilège de courtes planches originalement publiées en anglais dans le quotidien britannique The Guardian. Fidèle à son habitude, Gauld revisite la culture populaire de façon aussi drôle que sarcastique, y apportant juste ce qu’il faut d’absurde pour bien mettre en évidence les contradictions vaudevillesques de la vie au XXIe siècle. Animaux, robots, scientifiques et grands auteurs, la faune bigarrée de Gauld est encore une fois placée dans les contextes les plus burlesques, qu’il s’agisse de voyages dans le temps, de schémas, de jeu-questionnaire, d’émissions de cuisine ou autres turlupinades. Un régal pour le cerveau!

Norma
Sofi Oksanen Stock

La mère de Norma meurt de façon trop louche pour que sa fille ne tente pas de comprendre. À mesure qu’elle en apprend plus, le passé de sa mère se complique exponentiellement, révélant les structures démesurées de commerces internationaux d’extensions de cheveux naturels et de mères porteuses. Nous reconnaissons Oksanen dès le début : elle ne se laisse pas cerner. Sortant des sentiers qu’elle avait battus, elle incorpore, très adroitement, un élément fantastique au suspense. Car Norma ne doit pas que résoudre des imbroglios internationaux, elle doit le faire avec une chevelure magique, rebelle, et surtout convoitée. Typique de cette auteure atypique, un délectable féminisme opère, dans l’étrangeté du récit, une critique sociale efficace.

Émilie Gosselin (Morency)
29 septembre 2017
Dunkerque : Le livre officiel du film événement
Joshua Levine Harpercollins France

Le dernier chef-d’œuvre du réalisateur Christopher Nolan, qui raconte l’histoire de 300 000 soldats alliés qui ont échappé à l’armée allemande, est accompagné d’un livre. Celui-ci approfondit davantage cet événement historique en abordant la cause ainsi que l’impact sociologique d’une telle évacuation. Joshua Levine, conseiller historique lors du tournage, amène dans cet ouvrage des précisions qui permettent de mieux comprendre l’esprit de Dunkerque et l’atmosphère qui enveloppait ce moment important de l’Histoire. Peu connu en Amérique du Nord, le récit mythique de Dunkerque vous touchera par ses témoignages mettant au jour la vraie nature humaine.

Laurence Grenier (Poirier)
29 septembre 2017
Doggy dans Gravel
Olivier Arteau Dramaturges Éditeurs

Cinq scouts perdus qui rêvent d’aventures au Japon se rabattent sur un « après-bal » pour se donner des sensations. Trois adolescentes nourries à la porno rêvent d’amour en parlant de cul. Tout ce beau monde se retrouve dans un champ à la campagne pour une nuit de galère qui leur laissera des marques dans le cœur et des gales sur les genoux. Doggy dans Gravel c’est (très) cru, drôle, d’une intelligence rare, d’une lucidité presque douloureuse. C’est un portrait par l’absurde d’une jeunesse qui se cherche et qui se lance tête baissée dans les expériences, quitte à ce qu’elles soient morbides, pour avoir l’impression de vivre, pour devenir adulte, enfin. Sans retenue ni nuance, nous dirons qu’Olivier Arteau est un jeune auteur brillant qu’il faut suivre, à tout prix.

Anne-Marie Genest
5 octobre 2017
Le livre où la poule meurt à la fin
François Blais Éditions Les 400 Coups

Dans une usine à poulets comme il y en a tant, une petite poule dépensière prénommée Catherine vivait au-dessus de ses moyens, multipliant les factures de crédit impayées. À la veille de son exécution à des fins de consommation, va-t-elle se repentir de ce mode de vie frivole? Après 752 lapins, on peut affirmer que le duo Blais-Boivin a inventé un nouveau genre de livre pour enfants : l’album jeunesse nihiliste! Parce qu’on pourrait penser que, par le détour de l’absurde, l’auteur cherche à enseigner quelque chose… Mais non! Pas de leçon, pas de morale. Seulement de la joie gratuite, un grand et gras bonheur de lecture et un plaisir indéniable de l’illustratrice à s’attarder aux moindres détails, des dessins à la typographie manuscrite!

Anne-Marie Genest
5 octobre 2017
La bibliothèque de Mount Char
Scott Hawkins Denoël

Imaginez Hermione Granger qui, au lieu du gentil Dumbledore, aurait eu comme maître Père, un sorcier maléfique tout droit sorti des pages de Lovecraft. Imaginez une petite communauté groupée, où au lieu de se soutenir, on cherche à s’assassiner. Parfois comme ça, « juste pour voir ». En guise de test… C’est l’univers glauque et brutal que crée Scott Hawkins dans La bibliothèque de Mount Char. On arrive dans l’histoire après la disparition de Père, et l’impossibilité d’accéder à sa bibliothèque, réceptacle de ses pouvoirs quasi divins. Dans cette histoire aux ambitions cosmiques, la ou le vainqueur sera celle ou celui qui arrivera à s’emparer de ce lieu mystérieux. Sa Majesté des mouches à Poudlard. Captivant!

La chambre des époux
Eric Reinhardt Gallimard

Reinhardt aime jouer avec les codes de l’autofiction. C’est un travaillant, un petit rusé. Un écrivain qui prend plaisir à retourner le récit sur lui-même. Il met en place d’abord cette histoire avec Nicolas, un compositeur tant inspiré par la maladie bouleversante de Mathilde qu’il lui compose une symphonie. À travers cette composition qu’il lui joue chaque soir, dans la chambre des époux, Mathilde prend du mieux. Ou est-ce qu’on parle plutôt ici en fait d’Éric Reinhardt qui rédige son roman Cendrillon, et qui en lit des extraits chaque soir à son épouse atteinte du cancer? Les deux, certainement, mais quoi d’autre encore? Livre gigogne, La chambre des époux surprend. Un récit bref, mais ô combien déroutant.

Le cercle créateur : Écrits (1976-2001)
Francisco J. Varela Seuil

Biologiste diplômé de Harvard, rompu à la méditation bouddhiste et à la philosophie occidentale, Francisco Varela est un penseur éclectique. Ce recueil réunit des textes rédigés tout au long de sa carrière, témoignant de la diversité des sujets qui l’ont occupé jusqu’à sa mort précoce à l’âge de 54 ans. Le cercle créateur initie ainsi le lecteur aux grands axes de sa réflexion, c’est-à-dire :labiologie théorique (avec le concept d’autopoïèse), l’éthique et le Sunyata bouddhiste, de même que l’approche de l’énaction (qui allie les sciences cognitives et la phénoménologie). On se réjouit d’autant de la publication de ce livre que, bien que Varela ait longtemps vécu en France, peu de ses écrits sont disponibles en français!

Luna
Ian Mcdonald Denoël

Véritable « trône de fer de l’espace » de l’aveu de son auteur, Luna est l’œuvre la plus ambitieuse à ce jour d’Ian McDonald. Premier tome d’une trilogie à venir, Luna décrit les âpres luttes de pouvoir entre cinq familles contrôlant les industries d’une colonie établie sur la Lune dans un futur proche. Ce livre, à la frontière du cyberpunk et de la hard-sf, dépeint un univers sombre, dangereux et étonnamment cohérent, avec sa culture et ses règles de (sur)vie particulières, dont la méconnaissance est souvent fatale. Le lecteur est emporté dans un tourbillon de complots et de trahisons entre dynasties, jusqu’à une finale apocalyptique qui clôt magistralement le volume. On ne peut qu’avoir hâte à la suite, et à l’adaptation télé à venir.

Adam Lehmann
5 octobre 2017
Vers la nuit : Un journal de John Hull
John Martin Hull Ed. Du Sous-Sol

Il ne faut pas se méprendre sur l’appellation de journal, car le livre de John Hull est beaucoup plus que cela. En courts récits fragmentés, le professeur américain de théologie fait appel à sa mémoire et partage avec nous des impressions, des rêves, des souvenirs de la période pendant laquelle des disques noirs lui ont progressivement voilé la vue. Les passages sur la relation avec ses enfants sont des plus touchants et sensibles, ceux sur les expressions quotidiennes qui se rattachent à la vue, truculents. Sans jamais être larmoyant, ce livre s’articule autour de la réflexion d’un homme qui réapprend à vivre, sentir, ressentir autrement, de façon juste et aiguë, sans arrêter de rêver ou de se révéler au monde, parfois grâce aux averses de pluie. 

Gabrielle d’Estrées ou les belles amours
Isaure Saint-Pierre Albin Michel

L’historienne Isaure de Saint Pierre s’est intéressée à la vie de Gabrielle d’Estrées, sur un fond de drame politique et religieux. Le fil conducteur du roman est la romance entre Gabrielle d’Estrées et le roi de France Henri IV, qui tenta de la séduire dès les premiers instants et auquel elle résista, par dégoût. C’est sous la contrainte pour l’avancée politique de sa famille qu’elle deviendra l’amante de ce dernier… dont elle finira par partager les sentiments. Qui se cachait derrière ce rôle? Fine stratège, elle était une femme ingénieuse et déterminée. Elle était forte et osait sortir du carcan qui lui était imposé pour faire valoir ses idées. La romancière décrit avec panache la vie tragique de cette femme passionnante. 

Je suis là
Shizuka Shoji Alice

Ce tout petit livre fait vivre beaucoup d’émotions. Il y a très peu de texte, ce qui intensifie le pouvoir des images, le silence renforçant les émotions. Un petit garçon a perdu son chat, ce dernier l’a quitté pour toujours. L’enfant se sent seul. Son chat lui manque énormément. Puis, les souvenirs affluent. Le chat apparaît, transparent : il est dessiné sur du papier-calque, ce qui fait qu’on peut l’incorporer dans les dessins représentant le garçonnet. Ainsi, le félin et le jeune garçon peuvent toujours se retrouver côte à côte lorsque le petit animal manque trop à son jeune ami. C’est un bel hommage à l’animal qui nous a quittés. C’est aussi une belle façon de présenter le deuil aux jeunes enfants. Dès 4 ans.

La vie rêvée des grille-pain
Heather O'neill Alto

Heather O’Neill réussit parfaitement à nous faire pénétrer dans son univers avec son écriture sensible. Nous sommes avalés dans un cortège de contes insolites qui sont bien loin de ceux qu’on nous lisait étant enfants. Il s’agit d’une procession de récits retors où se diversifient les thèmes aussi bien que les styles. Ce qui est certain, c’est que toutes ces histoires se rejoignent autour d’un même socle, qui est celui de la laideur du monde. Nous suivons une ribambelle de personnages rongés par les inégalités et les discriminations de la vie quotidienne. Mais nous parvenons tout de même à percevoir la magie au travers de tout ce qui paraît hideux. Les personnages réussissent à être lumineux en raison de leur pureté naïve.

La chaleur des mammifères
Biz Leméac

C’est la force de Biz, son leitmotiv : dans chacun de ses romans, il réussit à expliquer de façon humaine et réfléchie les lourdes réalités de la société québécoise. Et La chaleur des mammifères n’y fait pas exception. René McKay, professeur universitaire devenu aussi passif que ses étudiants, mène une existence essoufflée et éreintée; sa chute, tant professionnelle que personnelle, est imminente. Heureusement, l’individu qui tombe oublie souvent que l’effort collectif et l’entraide sociale peuvent l’aider à se relever. Retraçant le soulèvement étudiant de 2012, Biz repositionne à juste titre la solidarité et l’union dont les Québécois sont capables de faire preuve, et redonne ses lettres de noblesse aux formes sociales injustement dépréciées.

Olivia joue les espionnes
Ian Falconer Seuil Jeunesse

Pour mon plus grand plaisir (et le vôtre), Olivia est de retour! Dans cette nouvelle aventure, mademoiselle a décidé qu’elle était capable de se faire un smoothie toute seule (misère!), de faire la lessive toute seule (catastrophe!). Sa maman est sur les nerfs après tous les dégâts que cause Olivia. Et cette dernière ne peut s’empêcher d’écouter aux portes, craignant les représailles… Comble de malheur, on entend le mot « institution ». Olivia ira-t-elle en prison? Sera-t-elle envoyée dans l’armée? Avec leurs horribles uniformes rayés ou kaki? Que mijote la maman d’Olivia pour sa fille? Un album hilarant sur l’importance de bien écouter les consignes, d’accepter de l’aide parfois et surtout de faire attention aux portes! Dès 5 ans.

La tresse
Laetitia Colombani Grasset

En cette ère d’individualisme, ce roman choral démontre que nous sommes plus près les uns des autres qu’il n’y paraît. Dans cette histoire remplie d’humanité, nous suivons parallèlement le récit de trois femmes aux profils bien différents. Smita habite en Inde et est condamnée à une existence misérable. Giulia, une jeune femme italienne insouciante, travaille dans l’entreprise familiale de son père. Sarah, une avocate montréalaise ambitieuse, concilie carrière et vie familiale. Le destin de chacune d’entre elles sera chamboulé de façon dramatique et leur courage sera mis à rude épreuve. L’auteure entrecoupe ces trois tableaux d’une narration poétique qui tisse tout en douceur les liens entre ces personnages que rien ne semblait rattacher. Ce portrait nous rappelle que nous sommes finalement tous unis par le lien de l’espoir.

Renée Richard (A à Z)
13 octobre 2017
Faire œuvre utile : Quand l’art répare des vies
Émilie Perreault Éditions Cardinal

Faire œuvre utile. Quand ces trois mots prennent tout leur sens. Quand l’art répare des vies, c’est faire œuvre utile. Émilie Perreault est journaliste culturelle, elle a rassemblé vingt récits fracassants de personnes pour qui une chanson, un livre, un tableau, une chorégraphie ont changé leur vie. Le lien s’établit entre l’artiste et la personne en détresse. L’art comme une bouée de sauvetage. Et si c’était là que l’art prenait toute sa place? Quand il modifie les trajectoires, quand il panse des blessures et permet de rebondir? Ce livre témoigne de l’impact de l’art dans nos vies. Les artistes qui reçoivent ces témoignages sont bouleversés, ils prennent conscience de la raison d’être de leur travail. La résonance de l’œuvre enfin identifiée.

Femme à la mobylette
Jean-Luc Seigle Flammarion

Reine, mère de trois enfants (son monstre à trois têtes), n’arrive plus financièrement et vit une grande détresse tant matérielle que psychologique. Dès les premières lignes, on est angoissé par ce qu’on soupçonne… l’irréparable. Un premier miracle redonne espoir à la famille. Reine a des ailes sur sa mobylette bleue et tout peut arriver. La vie de Reine est un chef-d’œuvre de création et d’amour. Mais c’est une œuvre gâchée par une France qui abandonne les plus démunis dans un profond déni. Jean-Luc Seigle nous retourne plusieurs fois le couteau dans la plaie de nos émotions. Des phrases comme des baumes, d’autres comme des couteaux. Un tableau sensible et douloureux sur la précarité. À lire sous la pluie qui masquera vos larmes.

Noms fictifs
Olivier Sylvestre Hamac

Olivier Sylvestre est intervenant dans un centre de répit pour toxicomanes. Il reçoit ces êtres humains derrière une vitre pare-balle pour ensuite laver leur linge, alors qu’ils enfilent deux jaquettes d’hôpital et reçoivent le gîte pour un maximum de 48 heures. Il les écoute et leur offre parfois une carte magique leur donnant droit à une cure de désintoxication sans délai. Mais surtout, il les humanise, ces hommes et ces femmes dont nous évitons de croiser le regard lorsque nous les voyons dans la rue. Dans ce très beau livre, ils s’appellent Fantasio, Johnny, Sailor Moon, et ils ont une histoire que l’auteur nous raconte avec empathie et poésie. Grâce à ces mots, ils ont de nouveau un visage, une dignité, une vie.

Peter le chat debout
Nadine Robert Comme Des Géants

Un matin, Phil entend miauler et miauler et hurler. N’en pouvant plus, il ouvre la porte et découvre une boîte avec un chat dedans. Peter est un chat debout : il ne chasse pas les souris, il ne court pas après sa queue; mais il fait de la planche à roulettes, joue à la dînette et, surtout, s’amuse comme un fou avec Phil. Un bel album superbement illustré par Jean Jullien, qui donne vie et expression à ce chat pas comme les autres. Le texte de Nadine Robert ajoute du rythme et de la fantaisie à cet album. Une belle histoire d’amitié qui fera vivre des moments doux et fous aux petits qui l’écouteront et aux grands qui la liront. Dès 3 ans.

American war
Omar El Akkad Flammarion

Omar El Akkad s’inspire de la guerre de Sécession pour placer son histoire. 2074-2093, les États-Unis vivent une deuxième guerre dont les enjeux sont actuels : l’environnement. Le gouvernement américain interdit l’utilisation des énergies fossiles. Les sudistes refusent et demandent leur indépendance. Cet avenir imaginé n’est qu’un prétexte pour raconter l’histoire d’une vie, celle de Sarat Chestnut. À travers ce personnage, Omar El Akkad, journaliste de guerre, réussit à montrer la complexité qu’engendre la guerre et les traces indélébiles laissées sur les gens. Il n’y a ni bons ni méchants, mais surtout des gens qui se battent pour ce en quoi ils croient et qui défendent les leurs. Une histoire très touchante dont on ne décroche pas.

Marie Vayssette (de Verdun)
18 octobre 2017
Le dernier ours
Charlotte Bousquet Rageot

Groenland, 2037. Anuri est le dernier ours polaire né en pleine nature mais vivant dans un zoo. Après un accident où un homme a été grièvement blessé, le sort de cet ours est de mourir. Karen, sa soigneuse, en décide autrement et le kidnappe pour l’emmener plus au nord. Il existe entre ces deux êtres une étrange connexion qui en font des frères et sœurs. Ce roman nous sensibilise au réchauffement climatique et à l’extinction de certaines espèces. Mais Charlotte Bousquet va plus loin. Elle rend hommage à ce plantigrade aux nombreuses légendes. Elle met également en lumière ce lien que nous avons avec notre environnement et le désastre que nous lui causons. L’absurdité, c’est aussi de ne pas apprendre de ses erreurs, de ne pas agir devant cette destruction. Dès 13 ans.

Marie Vayssette (de Verdun)
18 octobre 2017
Dark Night : Une histoire vraie
Paul Dini Urban Comics

Le scénariste Paul Dini raconte, avec un rare abandon et une totale humilité, l’agression violente et gratuite dont il a été victime à l’époque où il travaillait sur le scénario de Batman : Mask of the Phantasm. Cet événement bouleversant le pousse à affronter ses démons intérieurs qui prennent tous la forme de Batman et de ses adversaires. Là où le Chevalier Noir l’exhorte à se relever, le Joker et ses acolytes tentent de l’amener à s’abandonner à ses vices comme le jeu ou l’alcool. De cette mise à nu de son âme, Dini tire une poétique réflexion sur les apports psychologiques de cette mythologie moderne que sont les superhéros. Ce scénario profond et intimiste est illustré brillamment par Risso qui s’amuse pour notre plus grand plaisir avec la séquence.

Dirty Sexy Valley
Olivier Bruneau Le Tripode

Des citadins qui se font enlever dans les bois par une famille de consanguins peu recommandables; une bande d’adolescents libidineux qui décident de fêter la fin du lycée par une orgie dans ces mêmes bois : ça vous semble familier? Dans ce très jouissif roman d’épouvante, Olivier Bruneau revisite tous les clichés des vieux films d’horreur. Pour le plus grand bonheur des amateurs du genre, il en décuple les effets, multiplie avec verve les scènes de violence et de sexe jusqu’au paroxysme du grotesque. Sa prose, vive et teintée d’humour noir, place le lecteur dans le rôle malsain du voyeur qui ne peut s’empêcher de jeter un œil à la page suivante. Vous savez, juste histoire de savoir si l’auteur osera se rendre jusqu’où il le laisse entendre… Un roman à la fois humoristique et sadien.

Vanille ou chocolat?
Jason Shiga Cambourakis

Jason Shiga aime déconstruire les possibilités narratives de l’art séquentiel. Ici, il amène le lecteur, avec un astucieux système de liaisons entre cases, à choisir littéralement le cours du récit. Ce qui débute par le simple fait de choisir entre une glace à la vanille et une glace au chocolat devient le périple quantique le plus saugrenu qui soit. L’auteur a à nouveau laissé libre cours à ses idées les plus folles, cette fois-ci concernant les possibilités quantiques de notre appréhension de l’univers, les voyages dans le temps. En ce sens, le fait lui-même de pouvoir décider le cours du récit devient moins gratuit : le lecteur a constamment sous les yeux toutes les possibilités offertes par les divers univers parallèles créés par ses choix. Un truculent délire séquentiel!