La scène est froide. Le vent souffle son entêtement hivernal dans les couloirs que forment les immeubles de la haute-ville de Québec alors que mon visage découvert laisse échapper un torrent de mots. À mes côtés, Chase Cormier, poète louisianais, fait de même. Nous sortons tous deux de la présentation à la Maison de la littérature du travail fait par les artistes de la résidence Acadie-Québec, une performance d’une heure dont la version finale sera présentée en septembre prochain au Festival acadien de poésie de Caraquet. Réuni·es autour du thème de la révolte, Éloïse LeBlanc, Céleste Godin, Nour Symon et Carol-Ann Belzil-Normand s’y questionnent sur ce que veut dire la révolte identitaire, linguistique et artistique. Sur mon téléphone, j’ai noté Je dispose de l’espace discret du brouillon pour refuser la contrainte. — Éloïse

Il faut mettre quarante minutes à la marche pour relier les deux lieux que j’appelle maison. Dans ce trait d’union, Chase me parle de l’Acadie. Alors que nous enjambons une rivière, je pense à celle dont je fais l’expérience à travers les littératures et les territoires, qui s’étend de la Gaspésie à la Nouvelle-Écosse. J’ignore tout de ce que veut dire être acadien·ne aux États-Unis, encore plus dans le contexte politique actuel. Je suppose que le mot révolte prend des airs de déjà-vu pour ce peuple sans frontière. Arrivée chez moi, je m’empresse de mettre la main sur un livre que je lui tends. Nous nous asseyons côte à côte sur le divan. La soirée se terminera à pas d’heure, nous le savons déjà.

une veillée de révoltes
Avant même d’ouvrir Déchirures vers l’avenir, un large sourire se dessine sur mon visage. C’est que je viens de lire, sur la couverture de cette nouvelle anthologie publiée aux Éditions Perce-Neige, « Jonathan Roy (dir.) et 70 poètes ». Tout est là. L’essence de l’éthique du travail de Jonathan, mais aussi le reflet de l’Acadie. Jonathan ne se tient pas seul à la cime de ce livre, il s’y tient en compagnie de soixante-dix autres voix parfaitement baveuses.

Je passe trois pages et mon sourire s’élargit encore. Je lis :

À la mémoire de
Christian Brun,
Ronald Léger,
Daniel Omer (Dano) LeBlanc,
Raymond Guy LeBlanc,
Guy Arsenault,
Léonard Forest,
Roméo Savoie
et Mayo (Fayo) LeBlanc,
qui nous ont quitté·es depuis le dernier état des lieux.

Et pour les poètes qui ne sont pas encore arrivé·es.

Il est bien question ici de communauté, d’intergénérationnalité, de reconnaissance du legs, de célébration de ce qui est et de ce qui est à venir. Dès les premières lignes de l’introduction (plus un point focal qu’une introduction), mon enthousiasme se décuple. Mes yeux parcourent les mots aussi vite qu’ils le peuvent, avides de connaître l’histoire qu’ils racontent.

I guess que pour moi, cette histoire-là commence à l’entour du début du 21e siècle […] j’arrive au mitan de quetchose. Dépendamment du point de vue, selon qu’on zoom in ou qu’on zoom out sur le temps de notre littérature, l’objet qui nous intéresse est à la fois l’ébauche et l’achèvement d’une histoire brûlante toujours en train de s’écrire, histoire qui feel déjà comme des lunes et des lunes de braises à fouiller.

Pour chaque page tournée, le feu grandit. Je suis emportée dans ce brasier par la fougue, la passion, la fierté, la dignité de chaque parole énoncée, par ces multiples impulsions qui font sparker le poème dans le corps.

Il faut le reconnaître : publier en français sur le territoire acadien est un acte punk, politique, revendicateur, quel que soit le sujet de l’écriture. Et c’est bien ça, le projet de ce livre culte avant même sa parution: parcourir le corpus de la poésie acadienne sous l’angle de ses révoltes, de mettre ensemble les morceaux d’une représentation multipiste et contemporaine de l’Acadie.

À mon tour, je me soulève, m’emporte, appelle mes ami·es pour leur lire à voix haute les textes que je (re)découvre à travers l’objet divisé non pas par époque ni ordre alphabétique, mais bien en cinq collections alignées sur les déclinaisons acadiennes de la révolte : « Chez nous ça rage », « De jouer dans la langue et d’en rire », « Les skirts du ciel bien hautes », « Morsures de ma rage déshabillée », « Au chevet d’un siècle malade ».

Plus qu’une anthologie qui fait suite à la précédente dirigée par Serge Patrice Thibodeau en 2009, plus qu’un livre-anniversaire qui célèbre les quarante-cinq ans de la maison d’édition qui le publie, son impressionnant catalogue et son apport significatif à la poésie acadienne; cette anthologie est un acte d’amour pur. Un geste de célébration et de mémoire, un bidon de gaz pour que le feu lève plus haut.

à l’intersectionnalité des accents et des genres
De la Louisiane au Madawaska, cette anthologie, parue cinq ans plus tard que sa première projection, a gagné dans sa lenteur des voix à son corpus. Des voix de femmes, de poètes queer et autochtones, de primopoètes explorant des thèmes jusque-là non répertoriés. Des voix entrelacées aux insoumissions qui redisent l’audace de la poésie acadienne. Je pense à Mo Bolduc, Céleste Godin, Joannie Thomas, Fernande Chouinard, Shayne Michael, Félix Perkins, Jessica Gagnon, Joanie Duguay, Joanie Serré, entre autres. Je pense à Léa Doucet que j’ai entendu lire en ouverture d’un show des Hay Babies et que je retrouve dans les pages de la revue Le Sabord.

il y a des choses sur lesquelles/je ne peux pas encore écrire un poème/la litière le vomi/l’euthanasie de ma mère/ta porte fermée […] notre maison à vendre/d’autres filles décorent mieux notre salon/elles occupent l’espace/tout est pareil tout a changé/tous nos rêves se réalisent/je te regarde te marier sur Instagram
– McLaughlin Drive, Antichambres n° 129

Je voudrais vous parler du tout dernier recueil publié chez Perce-Neige, le premier de Maxime Boudreau, Paroisse, qui parle depuis la même trail que Sébastien Bérubé, dont j’affectionne autant la pensée que les livres. Je voudrais, mais l’espace me manque. Je vous invite plutôt à lire et à célébrer le demi-siècle de miracles recensé dans ce livre qui doit se trouver dans toutes les bibliothèques de ceux qui s’intéressent à la poésie francophone.

Jonathan Roy et 70 poètes.
Une anthologie où chaque poème appelle le prochain.
Où une révolte en cache une autre.

Photo : © Justine Latour

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