Petit matin sur la galerie. Le jour s’ouvre à peine, glissant d’un bleu épais vers la lumière. Les feuilles commencent à se crisper. À travers les frênes, le soleil crie une couleur exigeant que le monde pulse encore sous sa course. Plus il se lève, plus mon sourire s’estompe. Je me tiens entre deux mondes, entre deux temps de vie, là où le chant des grillons, le rythme des griffes d’écureuils contre les troncs se perdent sous le mouvement vrombissant des moteurs. Je me tiens contrariée par l’insistance du jour que je voudrais suspendu.
Seul le pétrichor persiste à peupler mon nez de nostalgie. C’est bien l’automne, la dormance avance sur nous dans ses derniers éclats de vie. Dehors comme dans les livres, on se pare de fourrures, de mots chauds pour préparer le corps à l’hiver qui vient. Je me construis un bestiaire à travers quelques titres choisis d’où surgissent baleines, renards, truites, loups, ouaouarons, lagopèdes, pygargues, bœufs musqués. Mais aucun orignal. C’est étrange, c’est pourtant la saison.
ah! vous dirais-je, maman
Il faut des muscles particuliers pour entraîner sa langue et entrer dans le catalogue des Herbes rouges. Les muscles de Mégane Desrosiers sont résolument spectaculaires tant son arrivée en poésie est une déflagration.
Une bouche, un trou, s’ouvre en ligne droite, fend le crâne puis toute l’enfance et avec elle l’adolescence jusqu’à l’âge adulte où naît l’énonciation. Entraîne dans son mouvement le corps de fille, toujours en porte-à-faux devant ceux de sa famille.
Petite salissure, bave au ravin, terre a la lèvre, petite et longue oui longue partie de plaisir, petite et sale et rien, maudite croûte, maudite effritée de l’ancêtre qui remonte, maudite grafignée du plat, maudite perte, maudite ostie.
La voix s’articule dans des incantations qui rappellent la poésie de Catherine Lalonde qui, justement, publiait en octobre dernier le grand et foisonnant texte Trous, étrangement apparenté à celui-ci.
Avec La bouche pour montrer une série de lames, la poète déploie une langue fascinante et terrifiante, obstinément jouissive. Une langue exempte de honte où la pisse et la merde se portent à la boutonnière. Si la rencontre est ardue, voire impossible, entre le trou et la mère, elle happe et attrape instantanément, et ce, dès la première page, la tête qui lit. Sur le chemin, des animaux émergent de l’eau, tout est humide, du dehors jusqu’à la culotte souillée. En filigrane, on entend le rire d’une renarde et devine les œufs croqués avant que soit terminée la couvaison. C’est un jeu grave et exaltant.
Par ce premier recueil, Desrosiers affirme dès la ligne de départ son appartenance à la poésie québécoise actuelle, proposant une course qu’il me tarde de faire à ses côtés, admirative d’avance de ce qui suivra.
requiem pour les loups
Si on dit des auteurs qu’ils passent leur vie à écrire le même livre, de manière plus ou moins différente, il demeure — même dans les trajectoires les plus exceptionnelles — des livres que l’on ne peut écrire qu’une seule fois, acculé contre soi, avancé dans l’existence. Depuis des décennies, le poète Jean-Marc Desgent tient son lectorat en haleine dans un combat absolu avec lui-même où la nature est le lieu de toutes les vérités crues, où les bêtes sont des amies de souffrance, de dialogue. Bien que Chants nordiques et chants mystiques convoque les thèmes et constellations qui font de l’œuvre du poète une œuvre magistrale reconnaissable parmi toutes, ce dernier titre est familier tout en étant distinct. Il s’offre à la mort, non plus sous forme d’affrontement, mais d’effusion. Ici, les chants oscillent entre amours, confessions et destruction. Il s’agit d’un soubresaut où, à la manière d’un enfant devant le sommeil, tout est emporté dans une passion dévastatrice.
Prends quelque chose pour te défendre,
frappe la nuque, hurle, fais le pire,
tue peut-être, répète-toi plusieurs fois la leçon
puis disparais le soir en forme de bleu profond.
Témoins volontaires de cette déchirure, nous devons dès lors, pour traverser la litanie et en saisir sa beauté claire, embrasser la violence de la voix, nous laisser bercer jusque dans nos retranchements par cette humanité partagée.
la somme de nos risques heureux
En contrepoint aux violences et aux morts annoncées, Jean Désy entame une marche, une brasse, un livre qui est une prière. Avec Aimer la terre, le poète arrive au plus près de sa forme finale et aboutie, celle des nirliit. Prêt pour son dernier envol, il dresse l’inventaire de sa vie, convoquant bêtes et amis, glaces et amours. Dans le ciel comme en son canot, il flotte parmi le vivant, battant en son corps une ode au territoire qui lui a enseigné à renaître. On y rencontre les échos des œuvres de Pierre Morency, de Jim Harrison, on y lit une formule simple pour étirer le temps, pour faire de la vie une éternité : aimer. Aimer la terre, aimer la vie, aimer le vent, aimer les autres, aimer l’ensemble de ce qui est animé, inanimé.
Vivre ne peut que se faire par le cœur.
Vivre, c’est apprendre à mourir.
Et pour mourir, il faut croire. Crier sa joie, risquer sa vie.
Il faut admettre son absolu besoin de croire. Et voilà que tout en haut, dans le passage du Nord-Ouest, à quelques mètres de l’île d’Ellesmere surgit Paris. Dans le froid j’entends la voix posée, brillante, savante, de Dominique Fortier et son Notre-Dame de tous les peut-être. Je la vois, incarnée, déplacer le mot peut-être vers les mots espoirs pris.
[…] on ne peut lire que si on y croit, dans l’espace des pages, de la même manière — exactement de la même manière — qu’on ne peut aimer sans y croire […] dès que l’on cesse de prêter foi l’enchantement se brise.
Les cathédrales s’évanouissent, Désy reprend sa marche. Les yeux rivés vers les cieux, les poches pleines de rivières. Le poète-médecin rend grâce, s’abandonne à ses amours pour qu’adviennent toutes les beautés du monde, celles qui n’existent qu’après l’effort et le danger sublime. Il s’y tient prêt. Et nous avec lui. Le livre se referme contre ma poitrine.
Un murmure se cache dans ma respiration. Nakurmiik marialuk.
Photo : © Justine Latour













