Votre livre se décline sous la forme de douze rencontres entre vous et votre alter ego, Yvon D. Ranger. Vous détenez une maîtrise en neurosciences et vous êtes vulgarisateur et rédacteur scientifique. Yvon D. Ranger est cinéaste et militant. Pourquoi était-ce si important pour vous de rassembler ces deux aspects de vous-même dans ce livre?
La société est prompte à donner des étiquettes sociales. Lui et moi n’avons pas eu les mêmes, mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Occuper un emploi au sein d’une université implique d’être tributaire de subventions, et donc d’avoir les pieds et les poings liés dans nos paroles et actions. Ce livre, c’est une entreprise de réconciliation entre la science et le militantisme. Les enjeux sont trop importants pour ne pas rassembler nos forces.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, nos biais cognitifs ne sont pas nécessairement négatifs. Vous rappelez qu’ils nous ont été utiles dans notre évolution. Vous insistez d’ailleurs sur le fait que nos déterminismes et nos prédispositions biologiques peuvent être modifiés. Comment est-ce possible?
Pesant 2% de notre corps, le cerveau consomme 20 à 25% de notre énergie en tout temps, que l’on dorme ou pas. Que fait-il? Il fait du ménage, il élabore des modèles du monde, il fait de la planification et de la visualisation mentale. Par exemple, je pourrais croire qu’une personne assise n’a pas de jambes puisque je ne les vois pas, mais un modèle mental me permet de penser qu’elle en a sans doute. C’est hyper simple, mais c’est ainsi qu’on saisit comment le cerveau travaille. On sait que voir un visage d’une autre couleur que le nôtre provoque en moins d’un dixième de seconde une augmentation de l’activité de notre amygdale parce qu’il perçoit une menace; ce n’est pas notre faute, on n’est pas raciste ni xénophobe, c’est un vieux réflexe, hérité de notre passé. Ce processus nous éclaire sur ce que sont les biais cognitifs. Si on en prend conscience, on peut agir. On ne les annihilera pas, mais on va s’y adapter. Encore faut-il, cependant, qu’on apprenne ces notions. De savoir que notre cerveau est plastique et qu’il est toujours possible de créer d’autres connexions favorise une meilleure approche face à un nouvel apprentissage.
Pour cette entrevue, vous avez insisté pour que l’on se rencontre, affirmant que c’était en accord avec ce que vous évoquez dans votre livre. En effet, il y est question de communauté, d’utopies concrètes et de proximité. Expliquez-nous en quoi un ouvrage sur le cerveau nous invite à sociabiliser.
En fait, ce livre n’est pas un livre sur le cerveau, c’est un livre sur l’être humain, écrit d’une façon dont j’aurais voulu me le faire expliquer, comme une grande histoire de l’aventure humaine, dans une approche évolutive et interdisciplinaire. Grâce aux anthropologues, aux historiens et aux primatologues, on sait que depuis toujours, les primates tendent à s’organiser en petits groupes, qu’ils s’entraident et coopèrent. C’est vraiment cette capacité à se regrouper et à créer des liens qui fait que nous sommes spéciaux. Mon livre invite ceux et celles qui sont sensibles et empathiques aux problèmes de notre société à considérer qu’il faut s’engager vers des modes organisationnels humains qui ont eu cours par le passé et qui sont disparus il n’y a que deux ou trois cents ans en faveur du capitalisme. Il y a des modèles coopératifs qui surgissent ici et là qui fonctionnent très bien, mais les structures politiques et socioéconomiques sont si verrouillées qu’elles laissent peu de place aux initiatives communautaires pour exister. En reliant notre histoire commune et notre étonnante évolution face aux enjeux actuels, j’ai voulu rappeler que le capitalisme n’est pas la seule option possible. Et c’est dans les derniers chapitres que je nous invite à rêver, à créer des mondes différents possibles et des utopies concrètes.
Photo : © François Bastien













