Après son extraordinaire Sermon sur la chute de Rome (Goncourt 2012), Jérôme Ferrari retourne en Corse avec Nord Sentinelle, un roman tragi-comique sur une attaque au couteau menée par Alexandre Romani dans le ventre de l’étudiant vacancier Alban Genevey, à cause d’une bouteille de vin introduite illégalement dans son restaurant. On entre dans ce roman au sous-titre évocateur de « Contes de l’indigène et du voyageur » comme on descend aux abîmes, alors qu’il est question dès l’introduction des « innombrables calamités » qu’apporte toujours avec lui le voyageur. Qu’il soit aventurier cupide, conquérant ou touriste, le visiteur détruit les lieux où il pose pied et, peu importe ses intentions, « il faudrait le tuer ».
Avec l’intelligence qu’on lui connaît, Ferrari cède sa narration à ce protagoniste cynique et ambigu, cousin de Catalina, la mère d’Alexandre, un professeur de lycée réinstallé en Corse après avoir passé dix années à l’étranger. Amoureux de sa cousine, il est amer et dégoûté par la mégalomanie et l’inculture du clan Romani, pour qui « seul comptait ce qu’ils étaient, non ce qu’ils faisaient ». Il y a Pierre-Marie, bandit mort en 1932 le crâne fracassé par la jeune fille qu’il avait violée; César, l’héritier paresseux qui a dilapidé la fortune familiale; Philippe, la brute, et Alexandre, imbécile violent et oisif, dénué de tout scrupule. On se délecte des jugements tranchants du narrateur sur moult fléaux de notre ère contemporaine, notamment le team building (stage de motivation organisé dans la bergerie de la famille Romani), le tourisme de masse, la paresse et l’abus de pouvoir des bien nantis, mais on s’effraie aussi de découvrir la rage qui le tenaille, comme s’il n’y avait rien d’autre à brandir face à la bêtise et la violence humaines qu’une autre forme de violence. Peu fiable, ce narrateur est comme les autres personnages du livre, pris malgré lui dans une boucle infernale, un mécanisme où ils sont aussi victimes que coupables.
Roman inquiétant aux accents lyriques, mais surtout teinté d’une délicieuse causticité, Nord Sentinelle est raconté par un être partagé entre l’amour pour son île de beauté, qu’il aurait voulu préservée des intrus, et sa haine et son cynisme violents. Si le roman remonte aux sources d’un machisme et d’une masculinité toxique qui se transmettent de père en fils, son titre renvoie à l’île de North Sentinel, située dans le golfe du Bengale, peuplée par des habitants qui tuent tout envahisseur, image de l’insularité poussée à l’extrême.
D’un banal règlement de compte, Ferrari développe une parabole aux couches multiples sur la justice, la vengeance, la honte, l’humiliation et l’altérité. Teinté d’une ironie mordante, le roman complexe est aussi dur et lucide quant à la fatalité qui enchaîne l’homme à ses maux. En contrepoint au récit de l’attaque au couteau se joignent d’autres narrations, dont la fable de Richard Francis Burton, premier étranger à avoir pénétré la cité inviolée de Harar (aujourd’hui en Éthiopie), en 1855, et le récit de Shirin, l’amoureuse d’Alban, qui est interrogée au sujet de son compagnon poignardé et s’avère avoir été victime d’un mépris de classe de la part d’Alban et sa famille. Cette fable où un dieu nommé Djinn et des sorcières tirent les fils de la tragédie ajoute une dimension sociopolitique et fabuleuse au livre, traçant un noir portrait des relations entre les civilisations.
Impossible de ne pas être parcouru de frissons et de fous rires en lisant cette satire sombre de notre époque et d’une humanité déchue. De cet enfer d’un présent où Autochtones et vacanciers s’entre-déchirent, de ces damnés pour lesquels aucune rédemption ne semble possible, Ferrari tire un roman au souffle soutenu par une prose magistrale. La beauté côtoie l’horreur dans ce livre foisonnant d’une redoutable efficacité, un petit chef-d’œuvre sculpté à partir de la plus ignoble et triviale des brutalités.
La guerre incarnée
Là où Ferrari nous relate la tragédie à partir d’un événement dérisoire, l’écrivain arménien Hovik Afyan part de l’immense tragédie qu’est la guerre pour nous faire voir son vrai visage au quotidien. La violence y est aussi exposée dans toute sa nudité, mais dans un décor loin du cynique sarcasme, plutôt du côté de l’allégorie romantique.
À partir de scènes de la vie ordinaire de gens pris dans de longues hostilités, Rouge trace par touches successives un portrait multiple aux accents existentiels des répercussions des conflits armés sur la population. Divisé en chapitres de l’« Année 20XX » ou de l’« Année 199X », le roman se concentre sur l’histoire d’amour entre Aram et Arous, qui peignent et dansent pendant les belligérances et dont l’existence basculera lorsqu’ils tombent sur les cadavres de deux enfants : un garçon arménien et une fille azerbaïdjanaise. Le choc sera immense, comme tous ceux que subissent les personnages de cette fresque funeste et colorée. Leur amour et leur art, brandis contre le conflit, seront, comme le reste, transformés par les affrontements, parce que la guerre change tout, nous rappelle Afyan. L’auteur additionne les points de vue et les histoires dans ce roman tissé d’aphorismes, poignant mais aussi fantaisiste, pour nous faire vivre de l’intérieur une réalité innommable. Jamais la cruauté ne devient un spectacle ni un drame sur lequel s’apitoyer : elle est incarnée dans des vies humaines. Publié à l’origine en 2020, un mois après la fin de la seconde guerre du Haut-Karabakh, ce livre est traversé des secousses de catastrophes cauchemardesques — enfants pris en otage, femmes violées, gens qui perdent des membres — qu’on imagine inspirées du réel. Poésie et humour se mêlent toutefois aux récits traversés par des questions ouvertes, telles que : « Les gens s’aiment-ils pour éviter les guerres, ou les guerres se produisent-elles pour que les gens s’aiment? » Afyan ira même jusqu’à écrire que la guerre incite « les gens à aimer davantage, à s’accrocher plus fermement à la vie, à aller de l’avant avec plus d’obstination, à résister plus résolument ». Une façon de dire que la vie et l’amour sont plus forts qu’elle.
Photo : © Justine Latour











