La magie de Douze arpents
Par Maude Frenette du Cégep du Vieux Montréal en Arts, lettres et communication
Dans Douze arpents, on revisite brillamment le style du roman du terroir, un genre littéraire québécois valorisant le mode de vie des paysans entre les années 1845 et 1945. Alors que la première histoire se déroule dans ces années, une touche de modernisme est ajoutée avec l’histoire de Marine. Mère de famille, elle emménage à Saint-Didace en 2017 pour respecter le curieux testament de sa grand-mère, qui lui implore d’emménager en campagne.
Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas enthousiastes à l’idée de lire un roman du terroir, qui s’annonce ennuyeux : je vous rassure! Tout en gardant l’essence du genre, l’auteure et professeure de littérature Marie-Hélène Sarrasin partage un point de vue moderne qui ajoute en dynamisme et démontre l’actualité des propos déjà abordés il y a plus d’un siècle. Que ce soit la construction d’un chemin de fer à travers le village ou celle de nouveaux complexes résidentiels, des investisseurs tenteront de faire valoir leurs projets aux yeux des habitants sceptiques, ancrés dans leurs habitudes. Contrairement aux « romans de la terre » de l’époque, qui ont comme rôle de dénoncer férocement les dangers de l’industrialisation, celui-ci laisse place au débat et présente un point de vue nuancé qui donne une chance à la modernité.
Entre mythe et réalité
Suivant Marine et sa famille, nouveaux habitants de Saint-Didace, nous tentons de déceler le vrai du faux parmi les contes et les légendes qui circulent dans le village. Des sœurs multicentenaires, une femme hybridée à son potager, une herboriste au passé hanté… Le récit entier ressemble à une légende qui aurait été tirée du réel. Heureusement, le roman nous guide dans notre recherche de la vérité, notamment à travers une enquête.
Pour donner vie à cet aspect mythique, on retrouve le personnage d’Achillée Corriveau, qui rappelle la célèbre histoire de Marie Josephte Corriveau, surnommée « La Corriveau ». Celle-ci aurait empoisonné ses sept maris. On a tant spéculé sur l’histoire de celle nommée sorcière par certains, meurtrière par d’autres que sa vérité historique est lentement devenue légende. Marie-Hélène Sarrasin s’en inspire et joue, elle aussi, avec les différentes rumeurs l’entourant. Moi qui suis fanatique des récits de true crime, j’ai retrouvé la même satisfaction à lire ce livre qu’à écouter des balados sur des histoires remplies de mystère comme celle de La Corriveau.
La vie de campagne
Une discussion de groupe sur le roman Douze arpents a fait émerger plusieurs anecdotes propres à la vie de campagne. Moi qui n’y suis pas familière, j’ai été étonnée d’entendre autant d’anecdotes qui semblaient si proches de cette dynamique de village retrouvée dans le livre. En effet, les interactions, les personnages et l’atmosphère du roman trouvaient visiblement leur source dans les expériences personnelles de l’auteure : cette dernière, qui vit et écrit à Saint-Gabriel-de-Brandon, la ville voisine de celle de l’histoire, a su ancrer habilement ce récit magique dans le réel.
On y retrouve des éléments typiques d’un patelin que tout « rural » peut reconnaître : le curé, les marchés, de nouveaux voisins, des rumeurs propagées rapidement… Le tout est finement « tricoté » par les Commères, trois sœurs régnant sur le village depuis plus d’un siècle.
Nature, humain, humain, nature
La simplicité artistique de l’écriture nous absorbe dans un univers envoûtant, du début à la fin, puis de la fin jusqu’au début. En effet, c’est avec un maniement habile des mots que l’auteure crée une impression de boucle, de continuité, de cycle. Cette perpétuation est retrouvée dans les conflits du récit, qui semblent se répondre malgré le siècle qui les sépare.
En effet, Douze arpents, c’est cette peur de la modernité qui n’est pas bien accueillie chez les Didaciens, autant en 1937 qu’en 2017.
Douze arpents, c’est la menace incessante de l’industrialisation contre la beauté envahissante de la nature, un combat qui ne perdra jamais son actualité.
Douze arpents, c’est la révolte, mais aussi un conflit entre la protection de la nature et l’expansion du territoire. Car si l’humain n’étend pas son territoire, la nature va s’en charger.
Ainsi, on retrouve dans cet effet de perpétuation un écho à l’aspect cyclique de la nature, qui « finira toujours par reprendre le dessus ».
Le langage bien choisi par la poète brouille les frontières entre la nature et l’humain, donnant l’impression qu’ils se mélangent et se cotransforment pour ne faire qu’un. Au-delà de la métaphore, certains personnages illustrent littéralement leur cohabitation : « Il y a quatorze ans, Rose a fermé la porte de la maison une dernière fois avant de se diriger vers le potager. Elle s’est déchaussée et a enfoncé ses orteils entre le rang des tomates et celui des haricots grimpants, qui lui feraient de l’ombre. Depuis, le sol s’est creusé : jusqu’aux genoux, les jambes sont enfouies. »
C’est ça, la magie de Douze arpents.
La Fondation Lire pour réussir, coordonnatrice du prix, remercie Druide et Antidote, le réseau Les libraires, la revue Les libraires, le Salon du livre de Montréal, la revue Brins d’éternité et la revue Solaris.












