Nous voici en octobre, cette entre-saison où le temps prend plaisir à se suspendre entre la chaleur révolue de l’été et les promesses frigides de l’hiver. Dans cette atmosphère de liminalité, difficile de ne pas repenser à ce livre qui au même moment, il y a plus d’une décennie déjà, faisait son entrée dans le monde littéraire. La canicule des pauvres (Les Herbes rouges, 2009) célèbre ce mois-ci ses quinze automnes et le moins qu’on puisse dire, c’est que Jean-Simon DesRochers, passé maître dans l’art de la polyphonie, s’impose comme l’une des voix les plus singulières de la littérature québécoise contemporaine. À peine quelques semaines suivant la sortie de son neuvième roman, Le masque miroir, publié aux Éditions du Boréal, revisitons une démarche qui se distingue non par une succession de coups d’éclat, mais par une cohérence et une perspective qui défient le temps.
Après un début de carrière prometteur, consacré presque exclusivement, si ce n’est que de quelques essais et nouvelles, à la poésie (L’obéissance impure et Parle seul, Les Herbes rouges, 2001 et 2003), DesRochers s’attarde, pas moins d’un an durant, à l’élaboration du microcosme que deviendra Le Galant, l’immeuble délabré qui campe la majorité de la diégèse de La canicule des pauvres, de même qu’au déploiement de sa structure faramineuse. Le fruit de cette préparation atterrira dans les librairies de la province à l’automne 2009.
Si l’audace de miser gros dans un premier roman se heurte, la plupart du temps, à un jugement critique défavorable, ce n’est toutefois pas le traitement que reçoivent DesRochers et son pavé de 672 pages abritant pas moins de vingt-six personnages. Bien au contraire, ce sont sa maîtrise de la polyphonie — devenue dès lors sa signature —, son ambition narrative ainsi que sa rigueur intellectuelle qui retiennent l’attention de la presse et des lecteurs. Il va sans dire que depuis le début, sa force réside dans sa capacité à créer des œuvres où la multiplicité des points de vue ne se limite pas à un simple jeu de style, mais enrichit le tissu même du récit.
La production romanesque de Jean-Simon DesRochers renferme de bien belles choses, à commencer par ce désir d’exploiter, sans détour, des existences déchues à travers une démarche hyperréaliste brute. Vouloir y coller des traits purement balzaciens, comme certains l’ont fait, serait en méconnaître l’essence, car ce qui fonde la beauté de son travail, c’est l’intelligence derrière une structure kaléidoscopique aussi audacieuse que déployée en toute finesse. À l’opposé de ce prédécesseur, DesRochers se distingue par une architecture où l’action n’est, de manière générale, pas portée par un seul héros : tous ses personnages le sont. Tant les vingt-six locataires du Galant dans La canicule des pauvres, les treize acteurs impliqués dans le carambolage du Sablier des solitudes (Les Herbes rouges, 2011) que la poignée d’habitants du quartier reliés, de près ou de loin, à la disparition de Xavier Boutin-Langlois dans les deux tomes de L’année noire (Les Herbes rouges, 2017), se singularisent par leurs différences (âge, ethnie, niveau de scolarité, valeurs, etc.). Même si ces disparités créent un flux d’idéologies qui se complètent et se contredisent, aucun d’eux ne ressort du lot, aucun d’eux n’est dominant, aucun d’eux n’impose une seule et unique vision.
Cette exploration perpétuelle de la multiplicité et de l’égalité des voix, présente dans la majorité des romans de l’auteur, est évidente dès le premier, alors que nous sommes transportés au cœur d’un bassin de protagonistes dont les vies s’entremêlent, s’entrechoquent et se répercutent dans une fresque humaine criante d’authenticité. Chaque conception du monde, aussi insignifiante soit-elle en apparence, participe à la construction d’un univers où les destins se lient et se délient, mais par-dessus tout, où la solitude, bien qu’elle prévale sur le vivre-ensemble, est toujours en dialogue avec l’altérité. Cette façon de faire instaure à l’œuvre une dimension de système — une véritable fourmilière où les figures s’entrecroisent, où les récits se superposent pour créer une structure complexe qui transcende les attentes traditionnelles du lecteur.
Difficile de ne pas sourire lorsque Monique, propriétaire du Galant dans La canicule des pauvres, se remémore sa maison de banlieue dans L’année noire (t. 1) : Les inquiétudes; le dilemme pour la vendre la rongeait dans le premier roman, mais l’issue y demeurait inconnue. Difficile de ne pas sourire également lorsque nous apprenons, dans Les limbes (Les Herbes rouges, 2019), que le bordel où se déroulent plusieurs scènes s’avère être Le Galant, dans une époque lointaine. Ces révélations, imperceptibles pour le néophyte, enchanteresses pour celui dont les codes sont acquis, brouillent les frontières entre les livres et nous plongent dans une microsociété si habilement ficelée qu’elle s’alimente elle-même. Ces couches de sens ne peuvent qu’être découvertes à qui veut bien s’aventurer dans l’entièreté de la production de DesRochers qui, malgré son caractère foisonnant, demeure d’une grande accessibilité et est issue d’une démarche littéraire unique au Québec.
Il est fascinant de constater comment, au fil des ans, l’œuvre de Jean-Simon DesRochers s’est constituée en un ensemble logique et méthodiquement réfléchi, tout en dialoguant avec des questions sociétales essentielles. Chaque roman, loin de se limiter à une simple itération, s’inscrit dans une continuité thématique et stylistique comme il s’en fait peu. De La canicule des pauvres au Masque miroir, son travail se distingue par une profondeur et une perpétuité qui méritent d’être saluées. Le masque miroir s’imbrique d’ailleurs avec justesse au sein de cette filiation… À vous de le découvrir!
Dans un paysage littéraire en constante évolution, où l’abondance de nouveautés peut faire ombre aux voix bien établies, Jean-Simon DesRochers s’affirme comme un auteur qui est là pour rester, en parvenant notamment à poser un regard sur le monde qui nous entoure comme peu savent le faire: sans artifice ni condescendance, subversif, mais empreint de lucidité. Vingt-trois ans après la publication de L’obéissance impure, ses écrits, toujours trop peu connus du grand public, ne cessent néanmoins d’être redécouverts et jusqu’à tout récemment, réédités chez Boréal. Nous ne pouvons que souhaiter que ceux-ci résonnent encore longtemps, à la hauteur de l’attention qu’ils méritent.
Photo : © François Couture




















