On n’associe pas nécessairement la philosophie à un sujet polarisant. Et pourtant! Chacun a une opinion étonnamment étoffée et bien tranchée sur le sujet. La philosophie est source de bien des maux de tête ou est le point de départ d’une longue histoire d’amour. Certains d’entre nous la subissent alors que d’autres en mangent. Pas étonnant que les ados ne savent plus trop sur quel pied danser lorsqu’ils entrent dans leur cours de philosophie 101, les yeux déjà cernés par des cauchemars de dissertations interminables. Et si l’on prenait collectivement un grand respire et que l’on trouvait un moyen de démystifier la philosophie, à hauteur d’ado, pour éviter que cette matière se transforme en traumatisme générationnel?

Déjà, à la question « est-ce qu’un adolescent philosophe est une chimère? », Louis Dugal, auteur d’un ovni littéraire irrésistible intitulé Réfléchir pour mourir moins cave : 35 questions philosophiques à se mettre sous la dent, publié aux Éditions de la Bagnole, répond à la négative en convoquant les enseignements d’Aristote et de l’Ultimate frisbee : « Selon Aristote, on a des vertus, des capacités, qui demandent à s’exprimer, à s’activer, à se réaliser; on peut passer de l’état de potentiel à l’état de chose concrète. Si ces choses ne s’expriment pas, elles meurent et deviennent des poids. C’est un peu comme lorsque tu ne fais pas d’activité physique et que tu ne feeles pas. Tu ne travailles pas sur le symptôme. Donc, apprends à utiliser ton corps, sors dehors et va courir après un frisbee. Ça va te faire du bien! Il y a toute sorte de manières de bouger, comme il y a toute sorte de manières de faire de la philosophie qui sont valables. […] Faut pas dramatiser la philosophie. Faisons ça comme quelque chose de naturel qui fait du bien et qui réveille quelque chose qui existe déjà à l’intérieur du monde, ado ou pas. »

Dissimulés sous ce titre accrocheur se dévoilent 35 courts dialogues philosophiques, menés de main de maître par mon oncle Louis et son adolescent intérieur, sur des sujets aussi variés que pertinents : le temps, le bonheur, la crise climatique, la fin du monde, la démocratie, etc. Les amateurs de la chronique philosophique du magazine Curium reconnaîtront cette même recette gagnante qui mélange habilement théorie philosophique et pop culture; où les fausses idoles de la pensée nietzschéenne croisent Bob le bricoleur et où un mème du Seigneur des anneaux donne à réfléchir sur comment faire les bons choix dans la vie. Et quoi dire de la mise en page sinon qu’elle est aussi éclatée que son contenu. En effet, chaque double page colorée fait serpenter le lecteur dans sa réflexion, lui donnant l’impression d’être propulsé dans un livre dont vous êtes le philosophe. Court, punché et dynamique, le format de ce recueil a assurément de quoi plaire au lectorat qui, confortablement installé dans sa caverne, n’a pas nécessairement l’endurance requise pour lire les quelque 800 pages de la Critique de la raison pure de Kant.

Mais je vous entends penser : la vraie philosophie n’est pas matière à rigolade. Ne tombez pas dans le même panneau que celui des Athéniens qui ont condamné Socrate parce qu’ils n’ont pas su décerner la sagesse sous son masque de candeur. Par-delà l’autodérision et les blagues de Game of Thrones, l’auteur recentre la philosophie sur sa base la plus fondamentale : la question. Amorce et fondement de chaque dialogue philosophique, les 35 thématiques de ce recueil émergent des réflexions d’adolescents qui ont pris soin d’écrire leur question à l’auteur. Il est frappant de constater que leurs préoccupations philosophiques sont bien plus concrètes que ce que l’on pourrait associer habituellement à une discipline que plusieurs jugent abstraite. En effet, l’adolescent s’interroge sur ses relations avec ses amis, sur sa réussite scolaire, sur sa propre fin et sur celle du monde. Pourtant, au cœur de ces réflexions de tous les jours germe la graine du questionnement philosophique. Pourquoi? Parce qu’une question se construit comme une tour de LEGO où le philosophe perçoit chaque bloc de plastique comme un concept différent à examiner tel que la volonté, la passion, le beau, la liberté, etc. Ces concepts, rappelle l’auteur, ne sont pas des objets tangibles, mais bien des catégories qu’on utilise pour regrouper, catégoriser et comprendre le monde qui nous entoure : « Les concepts existent dans l’espace public. On les utilise pour prendre des décisions. Ils nous rendent anxieux et ils ont un effet sur notre vie. Ben, on peut-tu essayer de les comprendre? C’est juste ça que ça fait, la philo. »

Bien évidemment, ce défrichage du réel ne se fait pas en solo : « Ce qui est important, c’est la question que tu te poses et le travail que tu fais pour comprendre cette question avec les gens qui se la posent aussi. » Ce travail d’éclaircissement, ou ce que Socrate définit dans le Théétète comme le dialogue de l’âme avec elle-même, est la base même des discussions entre mon oncle Louis et son ado questionneur. En effet, chaque question posée dans Réfléchir pour mourir moins cave déstabilise les préjugés et force les deux parties à se rééquilibrer en peaufinant leur compréhension mutuelle des concepts contenus dans la question initiale. Attention tout de même à ne pas se laisser prendre au piège : la philosophie n’a pas réponse à tout! La science, l’art et toutes autres disciplines connexes doivent être convoqués à la réflexion afin de clarifier les concepts abstraits et ainsi pouvoir les appliquer concrètement et efficacement au quotidien.

Et l’humour dans tout ça? Contrairement à la croyance populaire, les philosophes ne sont pas contre quelques blagues bien placées. Simplement, la philosophie sait traiter l’humour avec sérieux : « Pour être capable de remettre en question les concepts et de les explorer, il faut que tu lâches prise. Il y a, à la base, en philo, une disposition, une vertu, qui te demande de ne pas t’attacher à toi-même, et l’humour est une très bonne manière de se déprendre de soi-même. L’humour, ça casse et ça détend ce qui doit être détendu pour qu’il y ait un véritable travail philosophique. » Et puis, il suffit de se plonger dans les dialogues platoniciens et de lire quelques boutades bien senties que Socrate lance à la tête des dirigeants d’Athènes pour comprendre que le mariage entre humour et philosophie ne date pas d’hier.

Finalement, parce que tout travail mérite d’être récompensé, qu’en est-il des réponses à chacune des questions posées dans ce recueil? Le titre de l’ouvrage vend la mèche : il s’agit de 35 questions philosophiques à se mettre sous la dent et non pas de 35 réponses définitives pour flasher au prochain party de famille. La dialectique est, par essence, un art de l’exploration, et bien qu’il existe des réponses aux problématiques exposées, certaines plus cohérentes que d’autres, elles existent pour être remises en question. Mais alors, si l’auteur n’offre pas LA réponse, qu’offre-t-il en échange aux valeureux lecteurs qui s’aventureront dans son recueil de philosophie? « Ce que je veux offrir aux lecteurs, c’est qu’ils puissent passer un bon moment à faire de la philosophie. De la même manière que lorsque je vais au frisbee, je veux juste être avec du monde smatte qui me lance le frisbee et à qui je lance le frisbee. C’est une sorte de dialogue finalement! »

En plus de passer un bon moment, vous ressortirez galvanisé par votre lecture de Réfléchir pour mourir moins cave. Avec ce bon dosage d’humour et de théorie philosophique à la portée de tous, ce recueil a de quoi réconcilier tous les lecteurs avec la philosophie. Lisez quelques pages de votre choix entre deux parties de Mario Kart et vous verrez : philosopher, ça fait un bien fou!

Photo : © Caroline Lafrance

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