Pas moins de 20% des jeunes Québécois de 18-34 ans estiment que le féminisme est une stratégie pour permettre aux femmes de contrôler la société. C’est ce que révélait en 2023 un sondage effectué par la firme Léger. Devant des résultats aussi alarmants, Léa Clermont-Dion ne pouvait pas rester les bras croisés. Bien sûr que l’autrice, documentariste et docteure en science politique ne reste jamais les bras croisés, mais cette fois, elle vise l’ascension du sommet de la montagne avec son cinquième livre, l’essai Salut, ça va? Dialoguer pour prévenir les violences sexuelles, qui s’adresse surtout aux garçons. Fera-t-il vraiment une différence? L’expédition n’est pas gagnée d’avance, mais le jeu en vaut certainement la chandelle.

« Tu me trouves naïve, hein? », me lance Léa en me voyant tourner les pages de son nouvel opus aux tons noirs et orangés. « Je n’étais pas sûre de vouloir le faire, mais j’ai été inspirée par Janette [Bertrand]. C’est le pari qu’elle a fait toute sa vie. Elle tendait la main. Janette parlait à tout le monde, tout le temps », déclare celle qui connaît l’écrivaine et scénariste de presque 100 ans et sur qui elle a fait un documentaire intitulé Janette et filles en 2021.

« C’est toujours des femmes qui viennent me voir, qui m’écrivent. Elles sont souvent instruites, super sensibilisées déjà au féminisme et à la question des violences sexuelles. C’est aux gars qu’il faut parler aussi. Comment les rejoindre? Je me suis dit qu’un livre, ça pouvait être accessible, ça pouvait être un bon début, initier des discussions à tout le moins », explique-t-elle.

Vaincre la désinformation
Chercheuse affiliée au Centre d’études sur l’apprentissage et la performance de l’Université Concordia, Léa, qui est engagée dans la promotion des relations égalitaires chez les jeunes, se faisait beaucoup parler de l’absence « d’outils » pour rejoindre les ados dans les écoles secondaires, qu’il y a un immense besoin d’éducation sur différents aspects liés à l’égalité pour tous. « Il y a tellement d’enseignants qui me disent à quel point la montée du masculinisme est en train de devenir un fléau préoccupant. À la session dernière, dans mon cours à l’université, certains étudiants avaient des petits frères qui adhéraient à la pensée Incel, ces célibataires involontaires qui en viennent à la répression et à la détestation des femmes. Il y a de la désinformation qui passe par des plateformes comme Reddit, TikTok, YouTube… Les jeunes cherchent des réponses en ligne, faute d’en avoir à travers le dialogue, par exemple. Si on ne les prend pas par la main pour développer leur esprit critique, ils iront vers des figures charismatiques vendeuses comme Jordan Bardella… Il y a toute une génération qui ne sait pas ce qu’est #MeToo parce qu’ils étaient trop jeunes en 2017… Bien sûr, ça ne se passe pas juste chez nous, mais ici, on peut faire quelque chose, essayer au moins. » Ce texte qu’elle a écrit en pensant aussi à ses deux jeunes enfants, Nina et Elio, on le sent, il vient d’une quête d’espoir.

« En cette période complexe, cher gars, comment prendre ta place avec empathie et lucidité? Tu peux faire des choses extraordinaires. Devenir un allié, un ami, un chum dévoué, un citoyen engagé, un témoin actif qui ne prend pas à la légère la lourdeur du monde. J’y crois et j’ai envie qu’on s’en parle », écrit d’entrée de jeu l’autrice pour annoncer ses couleurs. On sent l’expérience derrière celle mandatée, dès 2022, pour offrir des ateliers sur le consentement aux joueurs de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ), ébranlée ces dernières années par des dénonciations d’agressions sexuelles. « Un dépliant désincarné n’aura aucun effet sur ces jeunes, il faut parler vrai, parler avec émotion des impacts des violences dans la vie des victimes », rappelle-t-elle dans Salut, ça va?. Se mettre à la place des victimes, développer une compassion et une compréhension plus fine des impacts dévastateurs de certains comportements abusifs. La conscientisation et la prévention devraient passer par là.

Au premier rang des émotions à susciter chez ses interlocuteurs, bien sûr, il y a son histoire à elle; le souvenir de la soirée fatidique de ses 17 ans… C’est ainsi que la conférencière commence par aborder son public, puis, dans cet essai, son lectorat : « En août 2008, mon patron a tenté de me doigter au coin d’une rue, tard le soir, alors que j’ai dit non. […] J’ai finalement porté plainte en 2017 durant le mouvement #MeToo. Ce mouvement m’a libérée comme il a libéré des millions de victimes. Il nous a donné le droit de parler », affirme Léa, dont l’agresseur a finalement été sommé de se livrer aux autorités carcérales après un verdict de culpabilité en Cour d’appel du Québec, le 28 août dernier. Porter plainte, un récit fort et juste paru au Cheval d’août en 2023, rend d’ailleurs compte de l’ensemble des procédures judiciaires telles qu’elle les a vécues.

L’art de susciter les frissons
Salut, ça va? rassemble pour sa part des échanges avec une large gamme de spécialistes comme la sexologue Estelle Cazelais, la sociologue Anita Sarkeesian, Jean-Nicolas, un enquêteur aux agressions sexuelles à Sainte-Julie, l’historienne de l’art Florence-Agathe Dubé-Moreau, son amoureux, l’athlète, investisseur et médecin Laurent Duvernay-Tardif, etc. Il vulgarise aussi des concepts de consentement, de culture du viol et de masculinité toxique. Mais, où les mots sont les plus efficaces, c’est à travers les bouleversants témoignages de victimes, comme celui de Glen Canning, découvert grâce à sa coréalisatrice, Guylaine Maroist, lors de la production de Je vous salue salope, leur documentaire confrontant sur la misogynie en ligne. Difficile de ne pas avoir de frissons quand l’homme parle de sa fille, Rehtaeh Parsons, jeune ado de la Nouvelle-Écosse, victime d’un viol collectif en 2011. Les répercussions ont été si grandes qu’elle s’est enlevé la vie, dix-sept mois plus tard. Sa douce Rae qu’il chérissait plus que tout au monde avait 17 ans. Les autres histoires relatées dans ces pages sont toutes aussi terrifiantes.

« Je ne voulais pas être dans le rationnel et la théorie, je tenais à susciter des émotions chez ceux qui me liront pour aller les chercher dans leurs tripes… je l’espère. Est-ce efficace? Le crois-tu? » Léa n’est sûre de rien. Elle doute, mais espère. Exactement comme Janette, qui, comme elle, a foi en l’espèce humaine. « Ce ne sont pas tous les hommes qui sont des violeurs en puissance. » De ça, Léa en est sûre. « On dit souvent que les féministes détestent les hommes. Que le féminisme est une guerre contre les sexes, un mythe tenace. Pourtant, ce n’est pas vrai du tout. C’est parce que j’aime que je suis féministe. »

Photo : © Jimmi Francoeur

Publicité