Deux librairies, deux quartiers, deux lecteurs ardents et une communauté engagée. Conversation avec Éric Simard et Jonathan Vartabédian.

« Là, ça enregistre, il faut faire attention à ce que l’on dit », lâche Éric en riant. Depuis que j’ai mis les pieds dans la librairie en ce lundi 27 octobre, Éric Simard, Jonathan Vartabédian et moi discutons de tout autre chose que de nos lectures de la fin de semaine, quoique nos échanges tournent toujours un peu autour des livres et des auteurs et autrices. C’est que les deux propriétaires sont des amis et que leurs librairies, autant celle du square Saint-Louis que celle de la rue Bernard, à Outremont, je les fréquente avec assiduité depuis des années.

Éric est heureux de me montrer le nouveau meuble de sa vitrine : une bibliothèque faite sur mesure où il expose volumes fraîchement sélectionnés et plantes, et où, côté librairie, il y a un tableau blanc pour noter ses lectures en cours. En cette grise journée d’automne, quatre titres y sont inscrits : Chez nous de Phillip B. Williams, La maison vide de Laurent Mauvignier, Quand le monde dort : Récits, voix et blessures de la Palestine de Francesca Albanese et Kolkhoze d’Emmanuel Carrère. On est beaucoup dans le salon d’Éric en montant les deux marches du local de la rue Saint-Denis.

La librairie est fermée aujourd’hui — comme tous les dimanches et lundis —, mais je m’y suis rendue, car on célèbre deux anniversaires importants : en 1985, Françoise Careil, libraire, se portait acquéreuse de ce qui s’appelait alors la librairie Gutenberg — et de la rebaptiser Librairie du Square. Quarante années donc pour cette petite librairie de quartier devenue institution dans le paysage montréalais. Puis, on souligne aussi le rachat, voilà dix ans, de l’endroit par Éric et Jonathan. Ils y ont œuvré ensemble deux années avant d’élargir la franchise : « On ouvrait Outremont en octobre 2017, il y a huit ans », se remémore Jonathan. Voici qu’un troisième anniversaire s’invite dans le dialogue.

Le lieu et le mythe
« Je suis fier d’être propriétaire du Square, lance Éric, interrogé sur les années écoulées et le travail accompli. Mais les premières semaines, se souvient-il, j’étais intimidé par le poids de la réputation de la librairie. Quand tu sais que Miron et plein d’autres sont passés par là. » Certes, on peut ajouter au poète rapaillé d’illustres clients et clientes comme Gérald Godin, Pauline Julien ou Gilles Carles. Le « carré » est en soi hautement symbolique dans l’imaginaire culturel québécois : Dany Laferrière, Michel Tremblay, Emile Nelligan, Denise Boucher ou Plume Latraverse l’ont habité ou mis en scène. C’est un cœur battant et la librairie qui le borde fait partie de la légende.

« Ça arrive encore de temps en temps, des gens que ça fait longtemps qui n’étaient pas passés ou qui ne sont pas venus depuis que Françoise est partie et qui me disent : “Ça n’a pas changé.” Moi, je sais que ç’a changé un peu », confie Éric. Et Jonathan d’étoffer : « Les changements ont été progressifs, mais surtout, et il faut le reconnaître, Éric a réussi à rajeunir la clientèle sans perdre l’ancienne. »

Éric impute ce succès en partie à la précédente propriétaire : « Françoise a été généreuse dans la passation. Elle me présentait à tout le monde », avance-t-il. Je n’ai pas vu en action cette sollicitude, mais j’ai pu constater que les deux libraires ont créé un lien fort avec leurs communautés. Comme Françoise avant eux, ils sont devenus l’âme des lieux : « On prévient nos employés de ne pas être insultés si les clients ne rentrent pas quand on n’est pas là ou qu’ils préfèrent repasser. »

Jonathan Vartabédian

La librairie du Plateau-Mont-Royal est restée la même : petite, garnie, on s’y sent comme dans un cocon. Des livres du plafond au plancher, une abondance qui appelle au recueillement, à l’intemporalité. « L’aspect un peu vieillot, tu sais, la bonne vieille librairie à la française, je l’entends souvent quand même », illustre Éric quand on lui parle de son local.

Je ne sais pas si j’ai été claire depuis le début : Éric règne au square Saint-Louis et Jonathan est le roi d’Outremont : « Dès qu’on a décidé de reprendre Saint-Denis, on s’est mis d’accord très vite, que l’on voulait deux librairies », d’expliquer ce dernier. S’ils ont souhaité d’abord racheter une librairie existante, ils ont finalement opté pour un local que Jonathan pourrait modeler à son image.

Un deuxième espace pour rêver
Jonathan est catégorique : « Si on avait le décor de Saint-Denis ici, ça ne fonctionnerait pas. » Celui de la rue Bernard est davantage épuré, moderne. Les belles bibliothèques en bois caramel côtoient les meubles carrés sur roulette qui se déplacent à volonté selon les événements. Des murs blancs, des œuvres d’art, une ou deux photos de Marguerite Duras, écrivaine totem du libraire, de grandes vitrines, de la lumière à plein. Là où on médite sur Saint-Denis, on regarde haut pour atteindre les livres convoités sur Bernard.

Les deux librairies partagent néanmoins la même philosophie : « On se distingue par un fonds assez conséquent. Par exemple, explique Éric, j’ai triplé la section “poésie” depuis notre arrivée. Dès que j’ai vu qu’il y avait de l’intérêt, je n’ai pas hésité à la développer. On n’a pas fait d’études statistiques, mais je suis sûr qu’on vend autant de fonds que de nouveautés. »

Et Jonathan de compléter, à nouveau : « On a aussi une tendance à s’amuser quand il y a un livre qui commence à marcher un peu, on peut faire rentrer l’intégrale de l’auteur en poche. » Et Éric d’exemplifier : « Pour Romain Gary, je n’ai pas juste Gros-Câlin ou La vie devant soi. Et pour Murakami, je ne tiens pas juste Kafka sur le rivage. On a fini par se distinguer comme ça. »

La vie de libraire devant soi
À les entendre, on a l’impression qu’ils ont fait ça toute leur vie. Rien n’est moins vrai. « Je suis passé de serveur, à propriétaire de librairie. Je n’avais jamais été libraire avant. » Ce que Jonathan ne dit pas, c’est qu’il était serveur au Bistro Olivieri, sur Côte-des-Neiges, un restaurant opéré dans la librairie du même nom, une autre institution, qui a malheureusement fermé ses portes après trente-cinq ans d’activités, en 2020. Jonathan est également metteur en scène.

Éric, de son côté, navigue dans le milieu littéraire depuis près de trois décennies : s’il est lui-même auteur, il a notamment exercé les postes de responsable des communications pour les éditions du Septentrion et a été directeur de la collection « Hamac », dans la même maison [Hamac est maintenant rattachée aux Productions Somme toute]. Il a d’ailleurs retrouvé ses anciennes amours, cette saison, avec la création de Ventricule gauche, une maison d’édition pour « donner la parole à des voix libres, fortes et entières pour raconter la complexité de l’expérience humaine », relatait-il au Devoir. Accessoirement, Simard a été président de l’Association des libraires du Québec durant six ans, jusqu’en juin 2025.

Éric Simard

Leur engagement est palpable; les deux adorent le service à la clientèle. « C’est un privilège d’avoir un ascendant sur les lectures des gens. Je trouve que c’est le rôle le plus concret du milieu littéraire », explique Éric. « Mes clients préférés, continue Jonathan, ce sont les enfants que je vois grandir, qui continuent à lire et puis qui m’envoient des cartes de Noël pour me remercier de leur avoir conseillé plein de livres super chouettes. »

Si Jonathan écoule beaucoup de livres français et européens, « le titre que je vends le plus dans l’année, ça reste le Goncourt », souligne-t-il. Ses auteurs et autrices fétiches comprennent Sarah Chiche, Emmanuelle Bayamack-Tam (et son alter ego Rebecca Lighieri) ou Marie Darrieussecq; Éric aime beaucoup mettre de l’avant des autrices et auteurs québécois. Parmi ses derniers coups de cœur : Sirop de poteau de Francis Ouellette et Le compte est bon de Louis-Daniel Godin. Il évoque aussi Jean-François Beauchemin, un auteur qu’il suit depuis ses débuts ou Julie Bouchard, qu’il aime faire découvrir à ses clients.

« Autant Outremont, c’est l’univers de Jonathan, ici, c’est mon univers, je suis chez moi, conclut Éric. Les gens viennent me voir maintenant comme ils venaient voir Françoise. On est vraiment dans le commerce de proximité. » Le service essentiel, ai-je envie d’ajouter.

Librairie du Square
3453, rue Saint-Denis
Montréal

1061, avenue Bernard
Montréal

librairiedusquare.ca
dusquare.leslibraires.ca

Photos : © Lou Scamble

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