Vous êtes bédéiste et aussi titulaire d’une maîtrise en études cinématographiques. La représentation visuelle est donc fort probablement évocatrice pour vous. Quelle place l’image prend-elle dans votre œuvre, que permet-elle de dire au-delà des mots?
Les images stimulent une partie du cerveau plus émotive qu’intellectuelle. On est beaucoup à avoir été habitués à séparer ces deux domaines, soit parce que c’est la conséquence d’un trauma (on dit alors qu’on est dissocié), soit parce qu’on a grandi dans un milieu qui valorise la rationalité. J’ai toujours été plus encline à investir le domaine des mots, et donc de l’intellect, mais quand j’ai commencé à dessiner en même temps qu’écrire, j’ai véritablement trouvé ma voix. C’est comme si je réassociais.
Vos autobiographies illustrées, telles que Moi aussi je voulais l’emporter (Pow Pow, 2017), Journal (2020) et Corps vivante (2022), sont certes des œuvres très personnelles, mais qui possèdent également une importante répercussion sociale en ce sens qu’elles autorisent la prise de parole. En les publiant, étiez-vous consciente du reflet qu’elles représenteraient pour le lectorat?
J’aime les œuvres très personnelles, que je m’identifie au narrateur ou au contraire pas du tout : elles m’aident à me comprendre et à comprendre les autres humains. C’est donc conscient de ma part. Par contre, c’est parfois une surprise de découvrir quels aspects de mes livres marquent particulièrement les lecteurices. En écrivant Corps vivante, je n’avais pas prévu qu’autant de personnes se sentent imposteures dans leur identité queer (parce que trop féminines, trop tardives, etc.).
Vous avez déjà confié en entrevue avoir longtemps été complexée par votre dessin. Qu’est-ce qui vous a finalement permis de l’assumer?
Je suis toujours complexée par mon dessin! Je me sens limitée techniquement et je m’appuie très souvent sur des modèles photographiques. J’essaie d’en faire une force : j’investis l’analogique ou l’imperfection. Je transforme mon besoin de copier en citations, comme pour la couverture de ce numéro de la revue Les libraires : les fans de la peintre Nicole Eisenman peuvent reconnaître la position des deux femmes de son tableau Morning Studio.

Le titre de la BD Moi aussi je voulais l’emporter fait référence à la règle de grammaire dans la langue française qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin, un exemple de tout ce qui dans notre société induit et reconduit les rapports de force. Bien que très près de vous, vos livres revêtent un aspect politique important. Vous considérez-vous comme une artiste engagée?
J’espère l’être. Je fais un métier dont beaucoup rêvent, et parfois j’ai le privilège de recevoir des subventions pour le faire (même si on voit bien que ces bourses sont en train de réduire comme neige au soleil). Je me sens redevable, et c’est très ambitieux, mais j’aimerais pouvoir changer le monde positivement, ou au moins y mettre un peu de douceur.
À l’instar de l’artiste finlandaise Tove Jansson, dont vous nommez l’influence dans Moi aussi je voulais l’emporter, vous créez à la fois des livres pour les adultes et pour les petits. En 2013, vous faites paraître aux éditions la courte échelle Je suis un raton laveur et ces temps-ci, vous revenez à l’album jeunesse avec la publication de Grandes oreilles (La Pastèque). Qu’est-ce qui vous appelle dans la littérature pour enfants?
J’avais besoin de légèreté. La sortie de mon livre jeunesse me soulage. Il n’y aura pas les habituels débats sur la forme (est-ce vraiment de la bande dessinée?) ni la nécessité de revenir sur des sujets traumatiques dans les entrevues. Je n’abandonne pas l’engagement pour autant : mon personnage principal a deux mamans et il n’y a aucun indice textuel pour indiquer s’il est masculin ou féminin.
Puisqu’il s’agit de votre plus récent livre, racontez-nous le processus créatif de Grandes oreilles, une histoire tendre rassemblant Sam et sa chienne Léontine.
C’est une histoire d’attachement entre un enfant et son chien qui doivent pour la première fois être séparés. Nous suivons Léontine, la chienne basset, pour qui c’est difficile de se retrouver seule : elle ne sait plus quoi faire d’elle, elle n’a plus à s’occuper de Sam. La prise d’indépendance est parfois plus compliquée pour l’adulte que pour l’enfant.

Dans Corps vivante, vous explorez le cheminement qui vous a conduite assez tardivement à découvrir votre homosexualité. Travailler sur un sujet si intime vous a-t-il demandé une part d’audace?
Parler d’homosexualité ne m’a pas vraiment demandé de courage. Par contre, reconnaître que le désir est faillible, ou que les agressions vécues peuvent avoir une incidence sur la vie sexuelle (ne serait-ce qu’en nous déconnectant de nous-même), tout cela sans être considéré comme une personne brisée ou fâchée, m’a semblé tabou et difficile.
En 2020, vous publiez Décroissance sexuelle (L’Oie de Cravan), un livre poétique comprenant des gravures à l’eau-forte et ayant été écrit à partir de témoignages de plusieurs femmes. Parlez-nous de ce projet.
Ce n’était pas tant des témoignages, mais plutôt des échanges d’idées à propos de culture du viol et de guérison collective. Les phrases ont été affichées dans l’espace public devant le centre DARE-DARE où j’étais en résidence, afin de transformer les conversations privées en sujet politique. Plus tard, j’ai accompagné le texte de gravures pour en faire un livre. C’est la technique d’illustration la plus décroissante (car très lente) que j’ai pu trouver!
Qu’est-ce qui vous a menée à faire carrière en tant qu’illustratrice?
Pour moi, l’illustration est une activité connexe à celle de l’écriture, et si je la pratique parfois comme pour la couverture de ce numéro, je n’ai pas l’impression d’en avoir fait ma carrière. D’ailleurs, malgré les nombreux textes qu’on m’a proposé d’illustrer ces dernières années, je n’ai toujours pas réussi à en accepter un. Je préfère travailler à partir de mes histoires, j’y trouve plus de plaisir et c’est plus rentable : je n’ai pas à partager de moitié mes droits d’auteurs, alors que le dessin me prend dix fois plus de temps que l’écriture.
Vous avez déjà parlé de la bande dessinée Dans un rayon de soleil (Gallimard) de Tillie Walden, que l’on pourrait qualifier de space fantasy queer, comme étant une de vos préférées. Dans un univers futuriste exclusivement composé de femmes, Mia se souvient de Grace, son grand amour. Si vous aviez à imaginer un monde utopique idéal, quel serait-il?
Je retiens une nouvelle de Pattie O’Green dans laquelle l’autoroute 40 est enterrée et devient un gigantesque parc public de Montréal. Sinon, je suis assez fan des histoires de Becky Chambers. Elles contiennent une réflexion sur le vivre-ensemble et sur la curiosité à différents modes d’être. Pour moi, un monde utopique passe par la valorisation du soin et par l’éducation à l’empathie pour toute forme de vie.

Photo : © Olivia Sofia


















