Imaginez un instant une rentrée littéraire qui ne serait pas exclusivement l’œuvre du talent tel que vous l’avez conçu jusqu’à aujourd’hui.

Le concept de la rentrée littéraire a fait son apparition dans les années 1950 en France. Depuis, les éditeurs condensent à la fin de l’été et au début de l’automne le lancement d’une part importante de leur production, incluant les titres susceptibles d’être en lice pour les grands prix littéraires. Cette période et toute l’excitation qui l’entoure reposent, dans l’inconscient collectif, sur une certaine vision romantique de l’écrivain ou l’écrivaine et de la créativité humaine.

L’admission de la romancière Rie Kudan, qui a reçu le prestigieux prix Akutagawa (l’équivalent du Goncourt au Japon), voulant qu’elle avait eu recours à ChatGPT pour pondre 5% de son roman a créé une secousse sismique en janvier 2024.

L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) a établi une liste des préoccupations de ses membres concernant l’impact de l’intelligence artificielle générative, comme celle utilisée dans des modèles tels que ChatGPT, sur le secteur de l’édition et le droit d’auteur. Elles vont de l’atteinte possible aux droits moraux des auteurs jusqu’à la perte de revenus si les œuvres sont utilisées sans autorisation et sans rémunération appropriée. Voici seulement quelques-unes des recommandations mises de l’avant par l’ANEL, qui illustrent bien les enjeux :

  • Les éditeurs doivent pouvoir continuer d’accorder — ou de refuser d’accorder — des autorisations et de négocier une rémunération pour l’utilisation de leurs œuvres protégées comme données d’entraînement pour l’IA (dans le contexte où la production du système d’IA peut concurrencer l’œuvre originale, s’y substituer ou préjudicier le droit moral de l’auteur).
  • Il ne faut pas accorder de droits d’auteur aux productions de l’IA ne résultant pas d’apports originaux humains.
  • Il faut imposer des obligations de transparence aux plateformes d’IA générative, obligeant la divulgation des contenus protégés utilisés pour que les titulaires de droits d’auteur puissent plus efficacement protéger et monétiser leur propriété intellectuelle.

C’est au nom des dérives anticipées au développement de l’IA, menaçant la démocratie, la diversité et le vivre-ensemble, qu’un moratoire a été demandé par des figures de proue de la technologie et de la recherche, dont Elon Musk et Steve Wozniak (cofondateur d’Apple) en 2023.

Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau nous offrent un coffre à outils intellectuel et théorique pour mieux comprendre toute une série de phénomènes qui déferlent sur nos sociétés depuis une vingtaine d’années. De TikTok aux fortunes de Bezos, Musk et Zuckerberg, du phénomène du binge-watching jusqu’à l’aventure des cryptomonnaies, ils identifient l’algorithme comme le cœur de la logique d’accumulation du capitalisme d’aujourd’hui.

Leur objectif est de nous aider à clarifier le moment historique et décisif où nous nous situons, et dont ils identifient ainsi le commencement : « Alors que la période qui débute à la fin des années 1970 correspond à l’émergence du capitalisme néolibéral, financiarisé et mondialisé, avec l’arrivée de nouvelles technologies comme l’ordinateur personnel et l’Internet de masse, une série de transformations dans la première décennie du XXIe siècle a produit un effet de bascule; les médias sociaux, les téléphones intelligents, l’économie des plateformes, les données massives et la révolution de l’apprentissage automatique ont convergé avec la crise financière mondiale de 2007-2008 pour accélérer le passage vers une reconfiguration du capitalisme où la logique algorithmique joue un rôle déterminant. »

Comme l’affirment les auteurs, le problème n’est pas l’IA en soi, mais ce qu’on en fait, dans des rapports sociaux largement orientés vers l’exploitation et la domination. C’est précisément cela qu’il faut remettre en question, bien plus que de craindre les robots, et qui doit faire l’objet d’une lutte. Il est en effet souhaitable que l’IA générative puisse continuer à innover alors que les humains continuent à créer et à diffuser leur travail, avec toutes les protections juridiques qui s’imposent. Et, non, la lutte contre les géants du Web n’est pas vaine : au moment d’écrire ces lignes, une décision d’un tribunal fédéral américain, qui vient d’être rendue contre Google pour avoir illégalement abusé de sa position dominante sur le marché de la recherche en ligne, sera opposable aux grandes plateformes numériques (et les fait trembler).

Durand Folco et Martineau concluent que l’ascendance prolongée du capital algorithmique, sans intervention collective ferme pour la réguler et la renverser, risque de nous mener à un monde encore plus autoritaire, inégal, haineux et standardisé. C’est précisément tout le contraire de ce qu’offrent les livres, qui nous permettent de marcher dans les chaussures d’un autre, avec l’empathie essentielle pour maintenir une société où le respect, l’inclusion et la compassion sont valorisés.

Je vous invite à ne pas baisser les bras et à vivre à plein votre rentrée littéraire!

Photo : © David Cannon

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1. Mémoire de l’Association nationale des éditeurs de livres à l’occasion de la consultation sur le droit d’auteur à l’ère de l’intelligence artificielle générative d’Innovation, Sciences et Développement économique Canada, 15 janvier 2024.
2. Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique : Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023.
3. Ibid., p. 35.

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