La montée de l’intelligence artificielle générative est peut-être l’un des arguments les plus puissants justifiant les budgets requis pour mettre des livres dans les mains des jeunes en 2026.

Alors que des experts et l’UNESCO multiplient les mises en garde sur la dépendance cognitive qui peut résulter d’une utilisation excessive de l’IA1, insistant sur la nécessité pour les apprenants de cultiver l’esprit critique et l’autonomie, il y a un risque à mettre moins de livres entre les mains des élèves au Québec.

Ces dernières années, le gouvernement du Québec a accru les initiatives pour valoriser la lecture auprès des jeunes. En avril 2023, le ministère de l’Éducation disait vouloir faire de la lecture une priorité, reconnaissant qu’elle constitue l’une des premières clés de la réussite éducative.

La Coalition pour le livre à l’école2 a déposé en février un mémoire au ministère des Finances à l’occasion des consultations prébudgétaires 2026-2027. Elle y a fait les demandes suivantes : protéger les budgets d’acquisition de tout exercice d’optimisation budgétaire, renouveler et bonifier la collection numérique partagée de Biblius, maintenir l’embauche de personnel professionnel qualifié en bibliothéconomie, et préserver les rencontres entre artistes et élèves. « Depuis 2025, les représentantes et représentants du secteur du livre et de la bibliothéconomie scolaire s’inquiètent quant à l’accessibilité au livre et à la lecture à l’école. Les données du secteur témoignent d’un ralentissement des achats de livres jeunesse par les collectivités et institutions scolaires, qui sont soumises à des mesures de resserrement budgétaire. Par ailleurs, la publication du Rapport annuel du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2025-2026, où figurent une réduction de moitié des sommes allouées au programme La culture à l’école ainsi qu’une diminution de l’enveloppe budgétaire allouée aux centres de services scolaires et aux commissions scolaires, a exacerbé cette inquiétude. »

Protéger ces budgets, c’est ni plus ni moins un choix de société.

Un outil d’IA génère du texte vraisemblable à partir de probabilités statistiques. Il est rapide, fluide, accommodant. Il reformule, synthétise, imite. Ce qu’il ne fait pas — ce qu’il ne peut pas faire —, c’est ancrer une pensée dans une œuvre, dans un auteur, dans une page qui résiste. Le livre, lui, ne s’adapte pas à qui le lit. C’est au lecteur de s’adapter à lui. C’est précisément cette friction qui forge l’être.

Quand un élève de secondaire bute sur une phrase de Réjean Ducharme, quand il ne sait pas quoi faire de Gaston Miron, quand un roman jeunesse lui parle d’une réalité autochtone qu’il ne connaissait pas, il se passe quelque chose d’irremplaçable : une résistance. Une rencontre avec une altérité qui ne lui demande pas ce qu’il aime pour mieux s’y conformer.

L’IA, à l’inverse, est un miroir poli qui flatte les attentes, comble les silences, évite les aspérités. Elle est, en ce sens, l’exact opposé de ce que l’éducation devrait faire. Et plus les élèves baigneront dans des environnements numériques conçus pour leur plaire, plus le livre — rugueux, linéaire, exigeant — sera précieux.

Quand L’avalée des avalés est sur un rayon, il ne change pas selon l’algorithme du jour. Il ne se personnalise pas. Il ne propose pas une version allégée parce que l’élève a l’air fatigué. Il est là, dans sa version définitive, attendant qu’on soit prêt à l’affronter.

Dans un environnement éducatif de plus en plus poreux aux outils générateurs de réponses instantanées, la bibliothèque scolaire — bien dotée, bien animée par du personnel qualifié — est l’un des derniers espaces où la pensée se construit à partir d’une source objective, stable et traçable. Où l’on peut vérifier, comparer, approfondir. Où l’auteur ou l’autrice a son nom, son contexte, sa vision du monde propre.

C’est pourquoi les recommandations de la Coalition ne sont pas des revendications corporatives du secteur du livre — même si elles le sont aussi, légitimement. Ce sont des recommandations pour la qualité de pensée de nos concitoyens et concitoyennes de demain.

Le budget 2026-2027 du gouvernement du Québec dira quelque chose de nous. Il dira à quel point on croit encore que mettre un livre dans les mains d’un enfant de milieu défavorisé constitue un geste d’équité. À quel point on croit que le contact avec un artiste dans une école de région vaut l’inconfort de l’autobus jaune. À quel point on croit que la culture québécoise mérite d’être familière aux jeunes Québécois et Québécoises avant que la culture américaine ne devienne leur principal référent culturel.

Photo : © David Cannon

———-
1. unesco.org/fr/articles/lia-et-les-futurs-de-leducation
2. La Coalition pour le livre à l’école est constituée de l’Association des distributeurs exclusifs en langue française (ADELF), l’Association des libraires du Québec (ALQ), l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires (APSDS), l’Association québécoise des professeur.e.s de français (AQPF), À GO, on lit!, Bibliopresto, la coopérative des Librairies indépendantes du Québec (LIQ), Communication-Jeunesse, la Fédération québécoise des coopératives en milieu scolaire (Coopsco), la Fondation Lire pour réussir, Lire et faire lire et l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ).

Publicité