Verlaine ne pouvait pas connaître Eudore Évanturel sinon il aurait su que dans les quelques arpents de neige de la Nouvelle-France se trouvait un poète maudit et il l’aurait peut-être intégré aux siens réunis, ceux de la France qu’il répertoria en s’y glissant sous l’anagramme Pauvre Lelian…

Ce poète maudit, d’ici et d’antan, n’eut pas la chance (ni les défenseurs ni les contempteurs) des Rimbaud, des Tristan Corbière, des Mallarmé, car on (le Canada français que Claudel qualifiait de « Tibet du catholicisme ») sut vite le faire disparaître; c’était simple, l’Église le biffa et puis on l’ignora, et puis on l’oublia. Aucune photo n’existe de l’excommunié.

Seuls quelques fouineurs d’archives savent qu’un soir de l’automne 1875 cet Eudore Évanturel avait scandalisé les bourgeois de Québec venus entendre son drame en vers dont le titre déjà avait dû inquiéter, car ce soliloque, lu un seul soir dans un théâtre de la rue Saint-Louis, était intitulé Crâne et cervelle.

Un étudiant en médecine assez enivré, du nom de Rello (en nette référence à Rolla, le personnage emblématique de la poésie de Musset), se rend un soir dans un cimetière pour y faire exhumer par un comparse un corps qui lui servira à des travaux de dissection. Or, il se trouvera — ô malheur ô désolation — que le cadavre à déstructurer est celui de sa fiancée…

Il y a quelque chose du « bon follastre » Villon — étudiant en médecine lui-même — dans ce drame qu’Évanturel versifia et c’est une merveille que de pouvoir le lire aujourd’hui alors qu’on vient de le rééditer (il avait paru à l’époque dans un journal de Nouvelle-Angleterre où s’était réfugié le répudié énergumène) dans une petite maison d’édition montréalaise qui se tient à la pointe des raretés, Moult Éditions.

C’est au patenté chercheur Sébastien Hudon que l’on doit ce retour à Évanturel (Guy Champagne en 1990 et Gaëtan Dostie en 2007 avaient publié des poésies d’Évanturel) dont l’élément nouveau, trésor dans le trésor, est un entretien qu’Hudon a déniché en mai 2025 dans un grimoire en se rendant à la maison d’été de la famille Hébert à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Cet entretien, que notre fouineur a trouvé entre les pages du journal intime de Maurice Hébert, avait été mené le 21 novembre 1918 par ce professeur et critique littéraire (le père d’Anne) alors qu’Évanturel avait 65 ans. C’est un document historique précieux concernant ce premier poète maudit québécois qui fut le précurseur d’Émile Nelligan qui, lui, la raison en allée, aura eu plus de chance qu’Eudore dans la survie de son œuvre et la fabrication de son mythe.

Maurice Hébert — comme cela est curieux — avait signé son entretien d’un pseudonyme, André Nicole, sans savoir qu’il s’agirait là des prénoms du couple qu’inventerait Réjean Ducharme dans L’hiver de force!

Dans cet unique entretien, Évanturel explique à son interlocuteur pourquoi il ne publie plus : « Je suis trop vieux, et j’ai vécu mort, on m’a tué raide lors de la parution de mes Premières poésies en 1878. Je suis parti aux USA. » Il ajoutera : « Moi j’ai rompu avec la tradition de 1860, mon œuvre procédait d’influences contraires. J’ai le premier chez nous rompu la facture pompeuse du grand vers et rimé les vers autrement. »

Maurice Hébert note dans son compte-rendu : « C’est son âme qui le transfigure, il m’apparaît sous un jour insoupçonné qui abolit chacun de ses ridicules extérieurs. Cet homme aurait pu être amer après ses déboires, il n’est que douceur et que sympathie. »

Et Maurice Hébert fait une minutieuse et attentionnée description du bonhomme : « L’air le plus original du monde. La moustache en vieux grognard de Napoléon. Les sourcils épais, de fortes bajoues rouges, tombantes comme la moustache. Demi-chauve, myope aux yeux étroits, il se tient dans son faux-col trop haut et vous regarde en abaissant son monocle. Un pantalon qui descend sur ses bottines fait des plis, l’un sur l’autre appuyés, semblables aux spirales d’un ressort. Debout, on dirait qu’Évanturel va rebondir, le ressort se détendant et qu’il n’est posé à terre que pour l’instant. »

Anne Hébert, dans son enfance, a sans doute entendu parler par son père de cet Eudore Évanturel, car dans son roman, Le premier jardin, paru en 1988, son héroïne, la comédienne Flora Fontanges qui vit en France, s’appelait en réalité Pierrette Paul à sa naissance au Québec et elle devient un temps, adoptée par un couple du village de Fossambault, Marie Évanturel…

Cerise sur le gâteau, Sébastien Hudon, qui exerce à Québec le métier de curateur d’art, a aussi trouvé dans le journal personnel de l’esthète Maurice Hébert « un discret papillon de papier couleur chair, plié et collé dans une page » sur le rabat duquel il a vu le mot « caricature ». Le dépliant, il a eu sous les yeux un portrait d’Eudore Évanturel que Maurice Hébert avait lui-même esquissé, seule représentation approximative du visage de notre poète maudit d’antan.

On y voit les initiales M. H. et le nom d’Évanturel et ce dessin est intitulé « le poëte », car à l’époque, qui était celle de Mallarmé, le mot de poète portait fièrement son tréma, qui pouvait faire penser à deux mini lauriers…

Ainsi peut-on avoir une idée de la tête du plus méconnu des poètes québécois, celui que dans l’anthologie Les poètes disparus du Québec 1827-2007, parue aux éditions du collège d’Ahuntsic sous la direction de Gaëtan Dostie, l’on qualifie de « plus fascinant poète du dix-neuvième siècle ».

Le théâtre de la rue Saint-Louis où un acteur avait lu les vers de Crâne et cervelle un soir de 1875 n’existe plus. C’était l’Academy of Music sise du côté sud et en face de ce qui est encore la rue du Parloir qui mène au couvent des Ursulines. Un incendie l’a détruite en 1900. C’était une vaste salle de 1 500 fauteuils. En 1889, la célèbre soprano canadienne-française Emma Albani y triomphait. Étrange d’imaginer ce que put être cette soirée, du macabre déclamé dans un grand écrin, un ton à la Villon devant une assistance bourgeoisiale, et je pense forcément à quelque chose de la fameuse et catastrophique soirée d’Artaud au Vieux-Colombier en janvier 1947…

Ce bijou pour bibliophile aujourd’hui proposé par Moult Éditions est préfacé par le poète (sans tréma) Maxime Catellier.

Photo : © Robert Boisselle

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