« Ça relativise bien des choses. » Le diagnostic en question m’a fait penser à Julie Gravel-Richard qui, après avoir appris qu’elle avait une tumeur au cerveau, avait lancé un blogue, qui est devenu en 2012 un livre, tous deux intitulés Soleil en tête. Elle voulait nous confier son histoire.
« Je suis malheureuse de rendre ma mère malheureuse. Et je n’y peux rien. Je ne peux pas lui enlever sa souffrance. Je suis impuissante. Je ne peux même pas la consoler. C’est la dualité de l’amour. On souffre quand l’autre souffre. Parce qu’on a investi dans notre amour. L’autre est devenu précieux. Ma mère a investi tout son amour dans ses enfants, comme j’investis mon amour dans les miens. Et la souffrance de ceux qu’on aime est terrible. Ce que je peux faire, c’est lutter1. »
Voilà plus de vingt ans déjà que Julie mène cet acte de résistance face à la maladie avec un courage tranquille et une grâce qui forcent l’admiration. J’ai connu Julie au collège, il y a près de quarante ans maintenant. Du plus loin que je me souvienne, elle avait toujours un livre — je ne parle pas de ceux mis au programme — sur le coin de son pupitre. Dans notre album de finissants, j’ai signé son profil « cette fille qui prend ce que la vie veut bien lui offrir et qui profite pleinement du temps présent ». Elle, qui a rédigé le mien, demandait « finiras-tu administrateur ou écrivain? ». Elle lisait Dostoïevski, elle portait toujours des bottes Dr. Martens et elle teignait régulièrement ses cheveux de manière flamboyante. Julie incarnait une liberté qui ne fut mienne que beaucoup plus tard. Dans une meute d’adolescents, l’amitié qu’une fille aussi cool m’accordait était un peu mon bouclier à moi, un garçon pas comme les autres.
Le 6 novembre, j’ai écrit à Julie pour prendre de ses nouvelles et, si le cœur lui disait, me permettre d’en donner aux autres, dans mon éditorial de décembre, avec Noël en tête.
Je voulais aussi savoir ce que les livres représentent toujours pour elle : « Tout. La lecture, c’est ce qui me fait vivre. Et si jamais je ne suis plus capable de lire, je crois qu’on ira vers une autre sortie de piste… »
Elle relit une fois par an La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy, le plus beau livre qui l’habite et qui raconte comment est « née » l’auteure. « Tout le charme est là. » La montagne secrète, l’un des romans les plus personnels de Gabrielle Roy, la fascine toujours. L’histoire de ce peintre à la recherche d’une montagne dans le Grand Nord canadien est une quête artistique et spirituelle où la montagne devient pour lui un symbole de la beauté parfaite qu’il cherche à représenter dans son art.
Le libraire Éric Simard, à titre d’éditeur, a publié le roman Enthéos de Julie aux éditions Hamac en 2008. Et il récidiverait demain matin si c’était possible.
Parfois, l’art évolue entre fiction et réalité, par la force d’un récit imposé comme dans Ma fin du monde de Simon Roy, qui fait face à la maladie, un gliome de stade 4 situé au cerveau. Julie a beaucoup aimé, comme son amie, la libraire Marie-Hélène Vaugeois : « Entre les peurs causées par les canulars et une réflexion sur la mort prochaine de l’auteur se trouve une réflexion sur la vie, dans sa noirceur et sa lumière. » Simon Roy, qui a aussi signé Ma vie rouge Kubrick, nous a quittés en octobre 2022.
Simon enseignait au cégep, comme Julie. La liste des incontournables de Julie inclut Aimer, enseigner de Yvon Rivard : « Eh oui, je sais, c’est un livre qui englobe bien des choses, y compris le chapitre final “La leçon d’Ann Taylor”, dont le secret, c’est qu’elle disparaît dans la lumière qu’elle fait apparaître. »
Julie n’en a pas fini avec la lumière. Elle conclut ainsi sa courte liste : « Et puis, la série Harry Potter, cet univers qui, je l’avoue, illumine encore bien des choses! »
À cette époque de l’année où on est parfois en quête de sens à travers les festivités qui sont à nos portes, les prescriptions littéraires2 de Julie officient comme un rappel que la vie, comme un bon livre, mérite d’être lue jusqu’au bout. Avec espoir et dignité.
Ce soir j’ai l’âme à la tendresse
Tendre tendre, douce douce
Tresser avec vous ce lien et cette délicatesse
Vous mes amis d’hier et d’aujourd’hui
Cette amitié dans la continuité
Un mot, un regard, un silence, un sourire une lettre
François, Allen, Claire, Patrick, Kim, Rolland et Jean-Louis
Et tous les autres que je ne saurais nommer
Vous êtes mes havres des soirs de détresse
La goutte d’eau qui fait jaillir la source, ma lumière3
Photo : © David Cannon
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1. Soleil en tête, Julie Gravel-Richard, Hamac, 2012.
2. Le concept des prescriptions littéraires a été mis de l’avant par L’Association des libraires du Québec.
3. Chanson L’âme à la tendresse, Pauline Julien et François Dompierre.


















