Dans un article paru en 1986 dans la revue Roman, Annie Ernaux a bien saisi l’essence de l’art romanesque de Pavese : « Il y a la plage, les champs de vigne, le soleil, toute la beauté du monde. Et la cruauté, la violence, la solitude et la mort. Mais toujours, au commencement, la fête. »

Un récit, paru trois quarts de siècle après le suicide de Cesare Pavese survenu le 27 août 1950 dans un hôtel de Turin, évoque avec finesse et justesse l’univers du grand romancier que tout lecteur et toute lectrice ayant un jour lu Le bel été, son livre le plus connu, le plus aimé, n’ont jamais pu oublier, je crois. Ces trois nouvelles qui le composent (Le bel été, Le diable sur les collines, Entre femmes seules) vous collent à la peau, comme on le dit de ce qui est irrésistible…

Je viens de les relire une énième fois et le charme furieux, comme une musique de nuit, une mozartienne complainte (ou alors une goualante) joue toujours aussi bellement et aussi gravement. Pavese n’est pas oublié, heureusement, ce grand écrivain turinois qui n’a jamais quitté l’Italie est lu et traduit dans le monde entier. C’est en pleine gloire et en plein été, l’année où il obtint le prestigieux prix Strega (le Goncourt italien), qu’il se donna la mort, à 40 ans, lui qui avait fait dire à Rosetta, l’un des personnages flottants d’Entre femmes seules : « Pour me tuer, j’attends la belle saison, je ne veux pas être enterrée sous la pluie. »

Son admirateur et cadet, Italo Calvino, dévasté par la nouvelle de la mort de son collègue et ami, écrivait à une amie six jours après la terrible nouvelle : « il aura été le plus important dans ma vie, celui à qui je dois tout ce que je suis ».

Ce récit que Pierre Adrian publie chez Gallimard, Adrian étant né en 1991, nous permet de retracer autant que possible ce que fut le dernier été de Pavese, l’été 1950 où le souvenir de la guerre était partout présent jusque dans l’insouciance même, mais aussi dans les soucis des pleurs que l’on cherche à cacher sous le rire des fêtes. « À cette époque, c’était toujours fête », tel est l’incipit du Bel été.

Évidemment Pierre Adrian chercha en vain des témoins qui furent les compagnons de vie, de travail, de Pavese, les proches du romancier, du traducteur, de l’éditeur, les trois grands boulots de l’écrivain qui laissa, sur un mode sérieux, l’un des plus beaux livres de mémoire qui soit, Le métier de vivre. Ils étaient tous disparus, sauf un qu’il dénicha à Rome en 2023 vers la fin de son enquête, Franco Ferrarotti, 97 ans, qui avait connu Pavese durant la guerre et avait travaillé à ses côtés chez Einaudi, le grand éditeur chez qui Pavese avait été, selon Ferrarotti, « la colonne vertébrale ».

« Peu importait les anecdotes récitées aux premiers curieux, écrit Adrian, j’espérais surtout tirer un peu de chair, reconnaître Pavese dans ces yeux qui l’avaient vu ». Il enserra chaudement « cette main prodigue (qui) avait serré la sienne ».

Abordant enfin le sujet du suicide de son ami, le vieil homme, dont la voix « se fit plus grave », lui avoua que cette mort décidée était selon lui liée au désespoir des paysans, à l’extinction d’une civilisation, celle du puits dans la cour des fermes, de la marche et du cheval. Qui a lu La lune et les feux, son dernier roman, de nature testamentaire, sait à quel point cela est juste, tant Pavese ressentait profondément le crépuscule d’un monde, l’agonie sociale d’une vie paysanne qui se heurtait aux années du boom économique italien et de ses magouilles prévues.

Adrian, dans le regard et les gestes du vieux Ferrarotti, se sentait au plus près du drame de Pavese, un homme amoureux de femmes « trop belles pour lui » (s’avouait-il) et qui était demeuré célibataire, qui quittait rarement sa ville natale, Turin, qui vivait avec sa sœur dans la maison familiale et qui, lors de ce dernier été, un bel été, qui fut pour lui celui de son passage à l’acte, alla un samedi soir se louer une chambre à l’hôtel Roma qui se trouvait à trois rues de chez lui, la chambre 49, désirant sans doute y mourir comme un étranger.

Soixante-dix ans plus tard, Pierre Adrian s’y est rendu; l’hôtel étant demeuré la propriété de la même famille on n’avait rien changé mais seulement rafraîchi le même décor d’alors, ce n’était plus la chambre 49 mais la 346, et, comme elle était libre ce jour-là, on lui permit de la visiter. Le personnel d’aujourd’hui, nous apprend-il, ne dit pas la chambre 346 mais « la chambre de Pavese », et il écrit : « comme si l’endroit de son suicide avait fini par lui appartenir ».

Comparant la chambre de 2023 avec celle de 1950 grâce à une photo d’époque, il constate qu’il manque un tapis au pied du lit, que le petit bureau a été changé de place, que la vieille bassine en étain a disparu. « Dans cette chambre simple qu’on pouvait s’offrir désormais pour une soixantaine d’euros, un garçon d’hôtel, qui portait sans doute le même uniforme que les jeunes d’aujourd’hui, découvrit le corps de Pavese, le dimanche soir autour de vingt heures trente. La lumière était restée allumée. Pavese était encore habillé, débarrassé seulement de sa veste et de ses chaussures. Il avait les yeux fermés, comme s’il dormait. Une douzaine de boîtes de somnifères et sept paquets de cigarettes vides encombraient la table de nuit et le lavabo. »

Un livre de Pavese était sur la table de chevet ce dimanche 27 août 1950, celui dont on sait qu’il l’estimait le plus, Dialogues avec Leuco, un dialogue avec lui-même qu’il avait écrit à Serralunga où il s’était réfugié durant la guerre.

Il avait écrit ceci, au stylo noir, sur la page de garde : « Je pardonne à tous et à tous je demande pardon. Ça va? Pas trop de bavardages. »

Pierre Adrian, dont l’approche et la plume sont d’une grande sensibilité, évoque les deux suicides de Pavese, celui de l’écrivain le 18 août 1950 lorsqu’il écrit les derniers mots du Métier de vivre : « Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Je n’écrirai plus », et celui de l’homme seul neuf jours plus tard.

Photo : © Robert Boisselle

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