CREUSER
Doctorante en anthropologie, j’ai découvert ton texte, Tropismes québécois en 2003. J’y ai rencontré le fils de Sorel, le révolutionnaire tranquille, et le voyageur, préoccupé par le destin du Québec. En 2003, je découvrais aussi Mémoire d’encrier. Vingt ans plus tard, l’étudiante est romancière et éditrice. Je m’enracine dans ce Québec profond. Les Autochtones, la part effacée du Québec tisse les récits des voyageurs et des peuples autochtones. Une histoire d’amour-haine : L’Empire britannique en Amérique du Nord plonge dans la folie des explorateurs qui ont voulu dominer le monde. Tu racontes un Québec, enfant des empires, comme je tente de le faire pour la Palestine.
Il y a deux façons de réécrire l’histoire : creuser les zones d’ombre ou avancer vers la lumière. Écrire la Palestine d’un roman à l’autre. Écrire l’olivier, les parfums et dialoguer avec Ariel Sharon. Donner une mémoire à l’oubli, comme disait Mahmoud Darwich.
-Yara El-Ghadban
Je suis revenu au Québec après six ans en Europe et douze ans en Afrique. En revenant, le monde du chez-soi prend une tout autre coloration. Ce qui semblait naturel ne l’est plus. Dans un Québec tourné vers le culte de la racine, je m’efforce de montrer que nos racines sont plurielles. La survivance de notre nation ne peut que passer par l’ouverture à l’altérité.
Une société peut-elle survivre sans l’apport des différences dont les autres sont porteurs? Je plaide en faveur de la réécriture du récit national du Québec, une histoire à parts égales. Faire entendre la voix des Autochtones. Repositionner la figure de l’Anglais.
Je reste convaincu, comme Platon dans son Charmide, qu’on ne se découvre vraiment qu’à travers le regard de l’autre. Le langage n’existe que dans le dialogue, le « voir » implique la réciprocité du regard dans le face-à-face avec les autres, les plus proches, et les plus lointains. –Gilles Bibeau

Moi, rappeur, passionné d’histoire
Par Webster

Je ne suis pas traducteur. J’ai pourtant traduit une œuvre qui, quand j’en ai lu la version anglaise, m’a vraiment touché. Le contrat racial de Charles W. Mills est un incontournable afin de mieux comprendre les soubassements du monde contemporain, la manière dont la modernité a fait de la notion de race une norme selon laquelle les droits et privilèges, les non-droits et non-privilèges, ont été distribués, accordés, négociés et révoqués. Le contrat racial explique comment le racisme n’est pas une anomalie, mais bien une norme qui était acceptée, pensée, voulue, clamée et mise de l’avant, ce qu’on appelle la suprématie blanche.
Je ne suis pas traducteur, mais je me suis lancé. Je ne connaissais ni l’auteur ni sa thèse. À voir la réaction des philosophes quand je leur disais la tâche à laquelle je m’étais attelé, j’ai compris l’importance de ce livre. Comment moi, rappeur et passionné d’histoire, mais non-philosophe et non-traducteur, pouvais-je m’attaquer à l’œuvre de la vie de cet homme? Ce stress m’a nourri. Je l’ai canalisé, transmué, afin de le faire devenir patience, dévouement et attention.
Je ne suis pas traducteur, mais j’ai passé ma vie à traduire. En tant que Métis, je fais le pont depuis mon plus jeune âge entre l’Afrique et l’Amérique du Nord. Rappeur-vétéran, j’ai passé les trente dernières années à tenter de faire comprendre un mouvement culturel à une majorité qui, jusqu’à récemment, était réfractaire à l’idée d’un hip-hop québécois. Historien indépendant, j’essaie, tant bien que mal, de rendre accessible une histoire afro-québécoise et afro-canadienne qui a été effacée de notre trame narrative collective. Je traduis, un peu, mais je ne suis toujours pas philosophe!

ABATTRE LES SILENCES

Nadia Chonville
On connaît les grands noms de la littérature antillaise : Aimé Césaire, Saint-John Perse, Édouard Glissant, Maryse Condé, Joseph Zobel, Simone Schwarz-Bart, etc. Dans cet espace littéraire résonne la voix puissante de Nadia Chonville.
« Être romancière m’engage à construire des personnages qui affrontent la domination masculine. Puis, l’histoire, l’histoire de ces générations de femmes qui témoignent de la souffrance et de la malvie; de l’esclavage à nos jours. Oui, l’histoire n’est pas finie. Il n’y a qu’aux peuples colonisés qu’on demande d’oublier l’histoire. Je reviens à l’histoire comme je reviens à l’enfance : pour y abattre les silences et y puiser la guérison. »
Née en 1989, Nadia Chonville vit en Martinique. Elle représente la nouvelle génération d’écrivaines féministes antillaises. Son premier roman Mon cœur bat vite (Mémoire d’encrier) dit l’île, l’histoire, la colère et la folie.
Gary Victor

C’est le « King créole », l’écrivain le plus lu d’Ayiti. Le maître du polar Gary Victor traverse le pays, dialogue avec les jeunes. Journaliste, scénariste, romancier, nouvelliste, Gary Victor est, avant tout, un champion d’échecs, un écrivain boulimique, roi de l’ubuesque qui écrit comme il respire. Ses récits flirtent avec le fantastique. Gary Victor vit et écrit dans son pays.
« La réalité déborde dans la fiction. Trop de débordements. Trop de digues. Pas assez de digues. En pays failli, on se bat pour survivre. Tout autour est fissuré, empuanti. La folie t’assiège. Les loups te mordent. Tu fermes les yeux et tu te dis : “Je vais me réveiller.’’ C’est un cauchemar. Alors, je me cache pour écrire. »
Son prochain livre, Le violon d’Adrien (Mémoire d’encrier), roman d’initiation du jeune Adrien qui découvre en même temps l’amour, la dictature et la corruption, promet ce grand art dont Gary a le secret.

ABOLIRE LES FRONTIÈRES

Je suis un auteur montréalais d’origine syro-arménienne. Je suis né de parents expatriés, qui eux-mêmes sont nés de parents déportés. Je ne parle ni l’arabe ni l’arménien, pourtant ce sont mes deux langues maternelles.
J’écris pour me rapatrier. Réparer des blessures intergénérationnelles. Réconcilier l’irréconciliable. Accepter la souffrance et la comprendre. Pardonner, en fin de compte.
Mon prochain roman, Dissident, raconte l’histoire d’un jeune Montréalais accusé d’activité terroriste par une intelligence artificielle.
C’est un privilège d’être en dialogue avec les jeunes. J’en mesure la responsabilité. Être lu par les jeunes, c’est avoir un pied dans l’avenir.
-Jean-Pierre Gorkynian

Ayant emporté mes zébrures congolaises au pays d’Hergé, puis de Marie-Claire Blais et de Robert Dickinson, chacun de mes romans tente de proposer un point de raccordement esthétique et intellectuel : des mots qui disent la condition humaine telle que les temps, les lieux et les êtres de mon errance l’ont mâtinée. Tant et si bien que lorsque Sans capote ni kalachnikov convoque la Cogagnie et les années FLQ, ce n’est pas seulement l’Afrique et le Québec que je mets en dialogue. Pareil, s’agissant de la Belgique, lorsque Dans le ventre du Congo ramène à la vie un royaume précolonial africain et Expo 58.
Mes voyages d’encre auraient pu être le reflet d’un déracinement dont le romancier chercherait à guérir. Ils sont la chance que m’offre la distance affective : donner souffle à des imaginaires pouvant susciter doute, révolte ou ravissement aussi bien chez le Colombien, chez l’Innu que chez le Beauceron. Telle demeure mon idée de la littérature : une invincible abolisseuse de frontières.
–Blaise Ndala

ÉBRANLEMENTS
Par Mélikah Abdelmoumen

Penser, c’est décoller le nez de l’immédiat et les oreilles du bruit ambiant, faire un pas de côté pour considérer le monde. C’est porter son regard loin en avant, en arrière, ailleurs, pour revenir moins borgne au monde immédiat. C’est penser contre la part de soi qui cède aux formules de l’air du temps. C’est accepter de vivre dans le malaise plutôt que dans les évidences. C’est supporter les paradoxes. C’est imaginer des questions inédites en réponse aux questions ressassées.
Écrire, c’est essayer de nommer tout ça et vouloir le donner en partage pour rencontrer l’autre et engager une conversation, que ce soit sous forme imaginaire, poétique, politique, ou tout ça à la fois. Que ce soit pour dire la laideur du monde afin que son récit devienne un moteur et une nourriture pour la pensée; ou pour inventer un monde moins laid et permettre une fuite salutaire dans et par le poème, le roman, l’essai, le livre. Parce que la fuite par le poème, le roman, l’essai, le livre, permet de revenir au monde en sachant mieux par où commencer pour y imprimer, même modestement, quelque chose de meilleur.
Penser et écrire sont inséparables. Pour moi, la pensée ne précède pas le langage. Elle et lui adviennent ensemble, après les élans, les ébranlements, les douleurs et les colères sans mots. Penser et écrire me permettent de rendre intelligibles pour moi-même et, je l’espère, pour ceux à qui je m’adresse, tout ce qui, en chacun de nous, précède le langage.

FRAGMENTS DU DÉCOLONIAL

Créer ce qui pourrait exister à partir de ce qui existe déjà; créer un autrement en excès du passé et du présent violents. Des mots, des souffles, des silences, des doutes, des intentions, des gestes petits et grands.
Ce qui fissure, fait voler en éclat le monde créé par le capitalisme racial, la cale des bateaux négriers, la pulsion génocidaire appelée Amérique, l’hétéropatriarcat. Mais aussi, puisqu’on ne dit pas, ou pas seulement, la déprise avec les mots de la capture, la tâche en est une de méthode, c’est-à-dire de cadence, de beauté, de fracas, de vertige, de relations possibles.
-Philippe Néméh-Nombré

Penser, c’est marcher, me perdre dans le paysage. Le corps en mouvement libère l’esprit, les idées vont et viennent sur le sentier ombragé. Penser, c’est aller à la rencontre des gens qui ne pensent pas comme toi, te font voir la vie à partir d’une perspective que tu ignorais. Penser, c’est discuter avec des jeunes qui ne cesseront jamais d’exiger du monde la part de lumière qui leur revient.
Écrire, c’est d’abord lire. Beaucoup. Tout le temps. Fondre une mémoire personnelle dans la durée collective. Saisir sa voix au détour d’un mot, d’une phrase, d’une page, d’un silence; refaire le chemin en sa compagnie, celui qui part de soi vers l’autre pour mieux revenir au point de départ, changé à jamais. Comme respirer et marcher, rêver et contempler, aimer et vivre.
-Jean-François Létourneau

RECOLLER LES MORCEAUX

Penser l’histoire, c’est travailler à revisiter les récits qui irriguent notre compréhension du monde partagé. Chercher à multiplier ces récits. Inclure toutes les voix, celles qui dérangent, celles qui disent le contraire, celles que l’on n’entend pas, celles que l’on entend trop aussi, les questionner dans leur caractère répétitif, tout cela, ce détricotage créatif des histoires qui nous traversent, pour troubler les mythologies qui justifient et orientent notre vie politique et sociale et économique et culturelle. Comprendre la géographie coloniale, les rapports de pouvoir qui se sont cristallisés dans ces formes, travailler à rebours de l’injustice dont nous héritons, qu’elle nous privilégie ou qu’elle nous infériorise.
Il s’agit de ramener l’actualité du colonialisme dans notre compréhension du monde et de nos interactions au sein de celui-ci. Il y a une dimension active, performative, et transformatrice associée à la notion de décolonialité.
-Dalie Giroux
J’écris pour recoller les morceaux. Et ces morceaux sont des vies brisées, des idées qui déboulent, un réel qui file. Dans mon travail de journaliste, j’écris de courts textes que je conçois comme des vignettes, ou des miroirs, d’un instant, d’un moment. À l’occasion, il me faut recoller ces morceaux, ces vignettes, pour tenter de peindre une plus grande toile. Tisser des liens, recomposer le réel. La pensée, c’est la glu. La colle. Ce qui lie. Ce qui unit ces morceaux. L’orchestration du sens. Et ce sens, ce tout, il s’impose déjà par les parties, dans les témoignages recueillis, les archives retrouvées, le ressenti premier.
En écrivant, le sentiment d’imposture demeure. Imposture du sens, des choses, des récits. Car quoi qu’on y fasse, les mots ne recouvrent jamais totalement les choses. L’essai, pour moi, c’est donc ça. Récolter des éclats, assumer sa glu tout en gardant une humilité face aux choses de la vie.
-Guillaume Lavallée

CE QUE SLAMER VEUT DIRE…
Par Marc Alexandre Oho Bambe

Le slam est d’abord un instant.
De libération.
Un moment, de poésie.
Au-delà du mot, du texte.
Un geste d’âme.
Et un élan, vers les autres, le monde.
Il s’agit d’écrire pour dire, écrire du bout des lèvres.
Au tempo du cœur et du corps en accord.
Écrire en musique et en rythme.
Écrire et dire, en phase et en phrase avec soi-même.
Il s’agit d’écrire, de dire.
Et de vivre.
Oui vivre, vivre ce que l’on écrit, vivre ce que l’on dit.
Il y a autant de définitions du slam que de slameurs.
C’est un fait.
Et une fête.
Une action.
Poétique.
Un acte.
D’amour, parfois.
La poésie qui se dresse en vertige et s’érige, contre toutes les formes d’élitisme, de cynisme, de violence et de pouvoir.
La poésie qui rassemble, érudits et gens du peuple, bourgeois et pauvres, salariés et sans-emplois, enseignants et étudiants, autour d’un feu de mots exaltés, habités.
Questionner, transmettre, partager nos idéaux et nos causes primordiales, interpeller, rassembler, oser le dialogue des imaginaires, la relation des peuples et des cultures, voilà le plein sens de notre démarche artistique et citoyenne.
Considérant l’acte d’écrire comme un acte d’amour, nous nous proclamons poètes, soignons et signons nos mots, par amour : écrire de la poésie, c’est prendre parti, avoir envie de participer à la marche du monde dans lequel on vit, prendre parti pour la liberté, pour la dignité, et pour la justice, qui écoute aux portes de la beauté.

PARLER À LA MER
J’écris pour que le monde ne me démolisse pas. L’écriture me garde vivante. Avant tout, écrire, c’est le ravissement. J’enseigne. Enseigner la création littéraire, c’est enseigner l’empathie et l’émerveillement. Je vis le poème comme on voyage. Je suis une urbaine. J’habite les villes. Elles sont comme la poésie, comme l’amour, inépuisables.
La mer est au cœur de mes poèmes. La Palestine est sa plus grande vague.
L’amour est un acte de liberté, l’érotisme, un acte de résistance.
L’amour est cette force qui nous est à la fois la plus mystérieuse et la plus intime; elle nous amène à la vie, à nous-mêmes, aux autres; elle nous aide à transcender les échos enfouis au fond de nos gorges, la douleur que nous cachons et la passion qui nous pousse vers quelque chose de plus grand.
-Nathalie Handal

Enfant, je jouais avec les dinosaures. Je lisais beaucoup et rien ne se rapprochait de ma vie jusqu’à ce que je tombe sur Toni Morrison.
Poète, j’ai la prétention de parler à la mer.
En écrivant, je suis devenue noire et bien plus tard, une femme.
Quand des jeunes me disent que La femme cent couleurs leur a plu, je sens que ma plume a visé juste. Le Prix des libraires décerné à ce premier livre m’a donné confiance et m’a forcée à mettre la tête dehors. C’est comme un nouveau monde qui m’ouvre ses portes.
Mon prochain livre s’appelle Main-d’œuvre, c’est un très beau mot. Il m’a fallu l’ouvrir comme une pomme grenade.
Écrire c’est offrir le chant qui manque.
J’écris pour offrir mon regard.
J’écris pour vivre.
-Lorrie Jean-Louis

S’ENRACINER
Par Philippe Yong
Si j’écris, c’est parce que je me sens hors-sol, à l’image des plantes que mon héros tente de faire vivre à l’abri d’une serre. Mon identité est flottante, mon parcours est fait d’une série de décentrements qui me questionnent, de mes racines coréennes à ma vie française puis montréalaise. Quoi de plus fécond, pour un romancier, que de s’interroger par la fiction sur la place qu’il occupe dans le monde? Écrire un roman, c’est créer un objet qui n’appartient d’abord qu’à soi. Puis le roman est lu. D’autres paroles se mêlent à la mienne, et c’est là un miraculeux retour au réel. La boucle est enfin bouclée : écrire, puis être lu, c’est s’enraciner, fixer, donner forme. Et cesser, pour un temps, de se sentir hors-sol.

Legba : la collection de poche de Mémoire d’encrier
Legba, dans le panthéon vaudou, parle en nous. Il ouvre les barrières. Il est à la limite de tout. Du visible comme de l’invisible. Legba, vivant parmi les vivants, la collection éponyme, aide à faire usage des imaginaires du monde, à mieux habiter les mystères des humains.

La collection dit l’inédit et l’inexploré. Un autre regard sur les classiques. Elle invite à sortir des lieux communs, de la bibliothèque coloniale, arpentant de nouveaux territoires : tracer les chemins d’humanité.
La littérature change les vies et les consciences, simplement par les rencontres fortuites. Imaginez le voyage que promettent Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain et Le K ne se prononce pas de Souvankham Thammavongsa.
TRADUIRE L’AUTRE AMÉRIQUE
Voc/zes, voces, vozes, ce sont, en espagnol ou en portugais, les nouvelles voix d’Amérique latine que Mémoire d’encrier s’est engagée à faire résonner en français. Carrefour où les plumes les plus incisives posent les grandes questions qui secouent notre époque : justice sociale, racisme, crise écologique, décolonisation, identités de genre, migration, etc. C’est le cas de Maisons vides de la Mexicaine Brenda Navarro et de Tomber du Cubain Carlos Manuel Álvarez, prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2022. Traduire le monde, pour Mémoire d’encrier, est non seulement une ambition et un désir profond, mais un devoir et une responsabilité. Plus que jamais, le monde entier cherche à se faire entendre. À Mémoire d’encrier, nous écoutons, puis répondons : présents.
La collection « Voc/zes » est dirigée par Marc Charron.





















