Si le parcours d’immigrants se compose souvent de pertes, de recommencements, d’espoir et de deuil au milieu d’une vie qui, sous ses airs de promesses, est concurremment accompagné d’un profond sentiment de nostalgie, les enfants engendrés dans le pays nouveau ressentent aussi parfois cette ambivalence. Ils ont accès à plus d’une culture qui les augmente d’une indéniable richesse, mais peuvent également côtoyer cette impression de fractionnement, les divisant en parts écartelées qu’ils tentent de faire tenir ensemble. Mais avant tout, à l’instar de tout individu peuplant notre planète, chaque personne dite de la diversité possède et habite sa propre histoire.
Semblables, mais différents
Les parents d’Elkahna Talbi sont nés en Tunisie, contrée de sable et de soleil, tandis que leur fille poussa son premier cri au Québec aux premiers jours d’un printemps montréalais tout juste désemmitouflé de ses humeurs de froid et de neige. La poète l’exprime d’emblée : « Cette double identité est ma réalité, que je le veuille ou non. De plus, on passe pas mal de temps à me le rappeler. Cependant, je ne veux pas devenir une sorte de réponse à “C’est quoi, l’écriture de la diversité?” Je ne suis que la porte-parole de ma parole. » En somme, il faut guetter les raccourcis, se méfier des généralisations qui voudraient mettre le doigt sur une seule réalité qui n’existe pas; le mot « diversité » ne comporte-t-il pas en lui-même la multiplicité des possibles?
Pour Éric Chacour, fils de mère et de père égyptiens, chaque identité prend forme d’intérêt,
que l’on soit issu de l’immigration ou pas, et il rejoint en cela les propos de Talbi. Il consent néanmoins à prêter une force d’évocation propre à une littérature que l’on pourrait qualifier de l’exil, se surprenant qu’elle ne se soit pas imposée en un genre en bonne et due forme. Quant à Mali Navia, dont le père est colombien, elle voit d’un bon œil qu’on l’aborde sous l’angle de fille de migrant. « Ce besoin de nommer notre appartenance m’apparaît comme fondamentalement humain, dit-elle. Il nous faut trouver notre groupe, ceux dont l’expérience de la vie fait écho à la nôtre. » Sans vouloir enfermer les êtres dans une définition étriquée, l’autrice s’efforce plutôt de repérer des accointances, des rapprochements, des zones probables de confluence au cœur du particulier.

S’apprivoiser et s’appartenir
Dans ses recueils de poésie, Moi, figuier sous la neige et Pomme Grenade (Mémoire d’encrier), Elkahna Talbi évoque la binarité de sa condition qui façonne, au même titre que diverses parties d’elle-même, ce qui la construit. « À demi/dans deux vies/j’ai fini par croire/que j’étais complète//rapiécer tous les bouts de moi/pour me faire un trophée. » Au-delà de la fille à la double identité, elle est une femme investie qui, au moyen de ses mots qu’elle brandit sur la scène depuis plus de quinze ans sous le pseudo de Queen Ka, octroie au verbe une place centrale. « Pour moi, la parole poétique est un outil puissant de mobilisation et d’engagement », affirme-t-elle. Au cœur de ses performances, nulle allusion directe à ses origines, sinon qu’elles sont là, intrinsèquement liées à son essence. Dans Queen Ka sur papier (Somme toute), on peut lire (et voir et entendre grâce à des codes QR qui renvoient à des pistes audios et vidéos de ses spectacles) les poèmes-manifestes de l’artiste, tour à tour porteurs d’indignation et d’espoir. « C’est un regard que je porte sur moi, le monde qui m’entoure et notre époque, et ce regard évolue », spécifie-t-elle. Car il y a dans l’art politique de la poète la certitude de laisser la pensée se mouvoir au-delà des représentations et des phrases figées, de s’incarner dans une pleine liberté.
De son côté, Éric Chacour, auteur du roman Ce que je sais de toi (Alto), constate que la perception de ses deux identités s’est déplacée. Plus jeune, un besoin d’appartenance au groupe l’intimait de se fondre dans la masse, mais au fil du temps, il prend conscience de la valeur de ses amalgames. « Vient l’âge où l’on comprend que la richesse se cache souvent dans ce qui nous distingue des autres, explique-t-il. Parce qu’elles doivent nous aider à grandir, les identités sont au service des individus. C’est l’inverse qui devient un danger. » De la dissemblance surgit parfois la gêne, voire la honte; puis se révèle le potentiel de cette caractérisation, la beauté de ce qui est unique. La recherche de soi n’en devient que plus féconde parmi les clichés distillés tout autour et l’apanage de la norme édifiée en vertu. « La rumeur. Celle qui se propage, invisible comme le vent dans les palmiers. Celle qui souille ce qu’elle ne comprend pas. » On doit apprendre tranquillement à ne pas voir nos contrastes en manière de fautes, mais plutôt à se construire sur ses fondations plurielles.
Pour Mali Navia, romancière de La banalité d’un tir (Leméac), l’impression de vivre sur deux fréquences l’a beaucoup occupée et l’a fait osciller entre la chance et le malaise de partager deux origines. « Ça a été un long travail d’arriver à me sentir “entière” puisque je ressens souvent “le manque de”, explique-t-elle. Je crois que ce dédoublement me permet d’enrichir ma vision du monde même si parfois il m’épuise. » Loger en soi deux cultures provoque des scissions difficiles à coordonner et fait advenir une culpabilité qui souhaite pourtant ne jamais trahir aucune des parcelles qui nous constitue. « Tout ce que je suis est contradictoire. Toujours sur le bord de s’écraser ou d’exploser. Entre les deux, il n’y a rien. » Rapatrier et assembler ses morceaux afin de reconstituer la carte sur laquelle est dessinée sa route fut longtemps un défi pour l’autrice. Bien que fragmentée, elle sait maintenant qu’elle n’en est pas moins totale et complète.
Tout exercice voulant rassembler des personnes répondant au nom de diversité, même avec les meilleures intentions du monde, s’avère glissant. On l’observe ici, chacun a sa façon de voir, de vivre, d’exprimer son biculturalisme. Il apparaît d’autant plus important d’aller à la rencontre des autres, non nécessairement pour s’y reconnaître, mais pour approcher l’altérité en tant que valeur ajoutée génératrice d’apprentissages et d’embellissement.
Les libraires en disent :
« Éric Chacour signe un premier roman exceptionnel qui nous plonge dans une famille conservatrice du Caire à partir des années 1960. Tarek, à qui le narrateur s’adresse, devient médecin à la suite de son père. Cette profession imposée est aussi responsable de l’éclatement de sa famille après une rencontre qui viendra bousculer l’ordre établi et qui le poussera à s’exiler à Montréal. Des personnages complexes, des descriptions faisant appel à nos sens, de la douleur et de la douceur, tout cela résume le texte de Chacour qui n’a rien à envier aux auteurs et autrices établi.es. »
Pascale Brisson-Lessard, Librairie Marie-Laura (Jonquière)
« C’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai lu le deuxième recueil de la poète Elkahna Talbi, Pomme Grenade. Alors que son premier titre, Moi, figuier sous la neige, nous amenait dans son enfance en Tunisie, sa culture, sa famille et ses origines, ce nouveau livre nous dévoile une facette très intime d’Elkahna. Elle nous ouvre très grand son cœur, sans tabous ni gêne, et ce, depuis ses tout premiers amants. Bien sûr, il s’agit de poèmes d’amour, mais l’auteure pousse ses sentiments vers une réflexion beaucoup plus culturelle, voire politique. Elle évoque ses relations avec des hommes issus d’une autre religion, d’un autre pays. Aussi, elle mentionne l’importance de prendre contact avec un autre être humain, qui se veut, selon elle, comme l’exploration d’un territoire inconnu. Constitué de courts vers, chaque poème de ce recueil révèle une partie secrète de la poète tout en demeurant lucide et poétique à la fois. »
Émilie Bolduc, Librairie Le Fureteur (Saint-Lambert)
« Dans cette autofiction, nombreux sont les passages marquants. “Le monde ne peut pas être aussi petit que celui dans lequel on m’a appris à vivre.” Amour paternel, exil, dépossession de soi, honte, malheur, deuil d’un être cher, sororité, quête du bonheur et de la plénitude : autant de thèmes et sentiments traversant le récit d’Ana, de son enfance à l’âge adulte. C’est si bien écrit et infiniment touchant. Même enfant, Ana réalise une lecture empathique de sa vie familiale, plus particulièrement de son père, dont le cœur et l’identité balancent entre le Québec et la Colombie. » Ariane Lehoux, Les libraires
Ce texte est tiré de ce carnet thématique :
Photos
Éric Chacour : © Justine Latour
Elkahna Talbi : © Eva Maude TC
Mali Navia : © Julie Artacho
















