Homme de lettres et de théâtre, Olivier Kemeid écrit et met en scène professionnellement depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre en 2002 où il reçoit une formation en écriture dramatique. En 2003, il cofonde la compagnie de création Trois Tristes Tigres. Il assume également la direction artistique d’Espace libre (2006-2010) et du Théâtre de Quat’Sous (2016-2023). Jusqu’à maintenant, on lui doit deux romans et plus d’une quinzaine de pièces, dont Moi dans les ruines rouges du siècle, portée à la scène pour la première fois en 2012 et reprise cet hiver du 28 février au 30 mars chez Duceppe. Lecteur invétéré, il nous livre quelques-unes des œuvres importantes qui l’ont remué.

Les livres accompagnent Olivier Kemeid depuis longtemps, révélant leur pleine envergure lors de l’année de ses 10 ans qu’il passe sur le voilier de ses parents, naviguant du lac Champlain aux Antilles. À l’occasion de cette odyssée de plusieurs mois, il fait la connaissance de nombreuses œuvres, citons celles de Jules Verne. Le dramaturge croit d’ailleurs que la découverte de ce florilège de textes constitue les prémices de son désir pour l’écriture. Il tient un journal de bord où il inscrit sa propre aventure maritime, sorte de récit de voyage à hauteur d’enfant. Sa période de jeunesse recèle moult événements emblématiques, notamment le tête-à-tête avec le classique britannique Sa Majesté des Mouches de William Golding, livre mettant en scène un groupe de jeunes garçons devant assurer leur survie sur une île déserte. Même chose pour Tintin et le Lotus bleu, imprégné définitivement dans la mémoire de notre invité. « Mon père et moi étions dans sa Renaud 5 et elle s’est arrêtée devant la librairie Champigny sur Saint-Denis, raconte Kemeid. Il m’avait dit “attends-moi un instant” et m’avait ramené la bande dessinée. Je me souviens de cette espèce de vase chinois, d’un dragon, et je dis souvent que c’est ma première rencontre avec l’art avec un grand A. Il y avait eu comme un choc esthétique. » Preuve qu’on ne sait pas toujours l’impact que peut avoir un livre dans l’existence d’un enfant.

Étonnement, émerveillement
Évidemment, l’âge adulte opère sa part de secousses littéraires chez le metteur en scène, nommant L’adversaire d’Emmanuel Carrère, lu en une nuit, l’histoire véridique de l’incroyable supercherie d’un meurtrier. Ce dernier, pendant dix-huit ans, réussit à faire croire à sa famille qu’il pratique la profession de médecin alors qu’en fait, il n’a aucune occupation. Le roman Le bruit et la fureur de William Faulkner, écrivain nobélisé en 1949, figure de même au panthéon des titres sublimes de la bibliothèque d’Olivier Kemeid. L’originalité de ce livre, qui présente la trajectoire d’une famille sur trois générations, tient dans le souffle de l’écriture, alternant les narrateurs et établissant le texte dans une structure non linéaire.

Puis il y a Ulysse de James Joyce, œuvre consacrée monument, mais que peu de gens sont parvenus à traverser en entier. « Ça a été ardu, ça a dû me prendre neuf mois pour le lire, mais parfois, de l’effort peut naître le plaisir, exprime le lecteur chronique. Ce n’est vraiment pas une lecture facile, mais j’avais l’impression d’écrire en lisant. » Fréquenter de telles œuvres ne laisse effectivement pas indemne, mais notre invité ne cherche pas à être épargné. Il possède mille et une raisons de lire et l’exploration de différents mondes en est une. Le voyage pareillement, et pour vivre le dépaysement, il aime se plonger dans les récits de voyage, participant à l’expédition par procuration. Il parle avec un vif intérêt de Longue marche de Bernard Ollivier, un ex-journaliste qui, dans la soixantaine, et à cause du profond chagrin survenu à la suite du décès de sa femme, décide de parcourir la route de la soie à pied. Prochain périple, celui-ci à travers le temps, Les années d’Annie Ernaux se positionne parmi ses livres importants, lui reconnaissant une part d’ascendance dans l’écriture d’un de ses romans à lui, Le vieux monde derrière nous (Nomades). « La littérature me permet de tenter d’être moi », déclare-t-il.

Les synchronicités heureuses
L’influence de Moi dans les ruines rouges du siècle (Leméac), qui est montée ces jours-ci sur les planches du théâtre Duceppe, pièce pour laquelle le dramaturge endosse aussi la mise en scène, lui vient quant à elle de la vie de son ami Sasha Samar, acteur d’origine ukrainienne qui joue d’ailleurs son propre rôle. « Je prenais bien conscience qu’il y avait là une histoire extraordinaire d’un homme qui a à peu près mon âge et qui a vécu dans cet autre monde qu’était le bloc communiste, explique l’auteur. Ça a été le plus beau cadeau qu’on m’a fait parce que j’ai dit à Sasha : “Maintenant, je vais tenter d’écrire quelque chose, mais j’ai besoin de me l’approprier, est-ce que tu acceptes que je parte avec ce trésor que tu m’as confié et que j’en fasse ma pièce?” Et il a accepté très spontanément. » De ces sortes de rencontres, que l’on croirait presque des rendez-vous, Olivier Kemeid s’en abreuve insatiablement. Ce fut le cas avec les romans illustrés de Lamia Ziadé, une Franco-Libanaise aux textes émouvants et qui crée de splendides dessins à l’aquarelle. Ils prennent place avec certitude dans sa liste des œuvres de grande richesse. Encore, il a récemment déniché Bélhazar écrit par Jérôme Chantreau : l’auteur et professeur apprend le décès à 18 ans d’un de ses anciens étudiants, pourvu d’un magnétisme singulier, dans une arrestation policière nébuleuse. Il entreprend donc des recherches personnelles, investiguant auprès de sa famille, afin de comprendre ce qui s’est passé et d’éclaircir les circonstances mystérieuses entourant cette mort.

Adorant les livres, Olivier Kemeid en offre souvent à son entourage, question de partager ce qui lui a plu ou ému. Quelques privilégiés ont pu recevoir un roman graphique de Frederik Peeters, Pilules bleues, qui aborde avec émotion et humour sa relation avec son amoureuse atteinte du sida. Ayant un attrait marqué pour les bandes dessinées, notre libraire d’un jour n’hésite pas non plus à faire cadeau de l’album Ici de l’artiste Richard McGuire. « C’est fascinant! estime-t-il. Ce sont des doubles pages qui représentent la maison d’enfance de l’auteur et il ouvre des fenêtres spatio-temporelles à travers l’histoire de l’humanité où il y a tout un jeu d’échos qui se crée. C’est une invention formelle fabuleuse. » Pour trouver tous ces livres, il visite souvent ses libraires (beaucoup trop selon son portefeuille), métier qu’il considère avec déférence : Thomas Dupont-Buist chez Gallimard, Jonathan Vartabédian au Square, Christian Huron à L’Arlequin, Alex Bergeron et Éric Blackburn au Port de tête, Léo Loisel chez Un livre à soi, Roger Chénier à L’écume des jours, pour ne nommer que ceux-là. Il glane avec compulsion toutes les suggestions, comme ce qu’il est en train de lire, Croire aux fauves de Nastassja Martin, conseillé par une amie. Une anthropologue survit, en pleine Sibérie, à l’agression d’un ours et amorce une réflexion sur ce bouleversant face-à-face. Profusément, les bouquins attendent leur tour d’être ouverts chez Olivier Kemeid. « J’adore avoir des piles de livres non lus, je pense que j’ai un an d’autonomie », évalue-t-il. Qu’à cela ne tienne, il n’y en a jamais assez.

Photo : © Maxyme G. Delisle

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