Moira-Uashteskun Bacon n’en est plus à ses premières armes littéraires. Sa voix, à la fois singulière et percutante, s’est imposée dès son premier roman jeune adulte, Envole-toi, Mikun (Éditions Hannenorak), où elle explore avec sensibilité et poésie les questions identitaires et la quête de repères d’une jeune Innue. Avec son deuxième roman, L’amie de mon père (Éditions Hannenorak), l’autrice continue de creuser ces thématiques porteuses en se concentrant cette fois-ci sur la relation conflictuelle qui unit une fille à son père. Dans ce récit saupoudré de réalisme magique, Moira-Uashteskun explore la complexité des relations familiales ainsi que la fragilité des liens lorsque ceux-ci sont emmurés dans un silence qui entrave la transmission.

Maria, 14 ans, a la certitude que son père, Tom Basile, la déteste. Constat gravissime, mais qui pèse lourd dans le cœur de notre protagoniste comme une vérité irréfutable. Il suffit qu’ils se retrouvent dans la même pièce pour que le malaise s’installe, ajoutant une nouvelle brique à la muraille d’occasions manquées et d’inconfort qu’ils érigent depuis des années et qui les éloigne chaque jour davantage. Alors pourquoi a-t-elle nourri l’espoir que les choses pouvaient être différentes avec ce père qui a choisi de s’effacer de sa vie? Qu’en allant passer un été en tête à tête avec lui, dans la communauté de Pimitshuan, ils pourraient réparer ce lien brisé? Mais les heures de route interminables, ponctuées seulement par le vrombissement du moteur aussi furieux que son propriétaire, la ramènent vite à la réalité.

C’est sans doute cet espoir, fragile puisque toujours déçu, qui explique cette colère silencieuse que l’on devine chez Maria. Une colère qui ne relève pas d’une simple crise d’adolescence, mais bien d’un conflit intérieur lié à son identité : l’absence de son père la prive d’une part d’elle-même. Pour Maria, l’enjeu est d’autant plus important que son identité est multiple, étant la fille d’une mère allochtone et d’un père autochtone. Cette situation complexe, que l’autrice n’a pas connue elle-même — ayant grandi avec deux parents innus —, elle l’observe chez les jeunes qu’elle rencontre, tiraillés entre deux mondes et parfois contraints de renoncer à une part de leur identité pour n’en privilégier qu’une seule : « Maria est une enfant blessée, mais elle ignore elle-même les racines de son mal-être. Elle ne fait que le cultiver et s’en protège en se réfugiant derrière la colère. » Une colère aveugle et diffuse, qui ne sait s’exprimer que par les termes péjoratifs qu’elle emploie pour désigner les réalités d’une culture dont elle ignore les codes, faute de les avoir reçus.

Malgré le rejet, le besoin de comprendre demeure plus fort que tout. Maria doit savoir. Si elle perce le mystère du silence de son père, elle espère trouver des réponses à ses propres interrogations : « Tom n’a jamais été présent. Il n’est plus une figure parentale, mais une énigme à résoudre. En déchiffrant le secret de son père, Maria espère rassembler les fragments manquants de son identité et mieux saisir leur influence sur sa vie. » Cependant, comme le souligne l’autrice, il est impossible, dans le présent de l’histoire, de créer un lien entre Maria et Tom. C’est alors qu’intervient le procédé narratif du voyage dans le temps : Maria se retrouve projetée en 1982, chargée d’empêcher un drame qui a secoué la communauté. Ce détour par le passé lui offre la chance unique d’aller à la rencontre du jeune garçon qu’était Tom, et, à travers cette quête, de peut-être mieux se comprendre elle-même.

S’amorce une enquête qui conduit Maria à tisser des liens plus profonds avec la communauté. Au fil de ses rencontres, elle découvre bien plus qu’un Tom solitaire en quête de connexion : elle met au jour les racines du silence qui pèse sur son quotidien ainsi que sur celui des habitants de Pimitshuan. Un silence qui, nourri par l’ombre oppressante du pensionnat situé dans la cour arrière du village, révèle une mémoire collective marquée par la douleur. Combien de membres de la communauté, comme les parents de Tom, ont été démolis par les sévices subis entre les murs de cette institution et qui, sous le poids des malheurs, ont vu leur parole se briser? « Les blessures sont encore fraîches et c’est très dur d’aborder cette réalité. C’est un silence qui s’est transmis de génération en génération. On parle de plus en plus de ce trauma générationnel, mais sans être capable d’en définir exactement les contours et sans la force de le creuser complètement. Ça reste tabou. Je trouvais ça important de représenter dans le roman ce flou dans lequel j’ai baigné toute ma jeunesse et dans lequel je baigne encore aujourd’hui. »

Cependant, prétendre qu’il est possible de mettre un point final à cette histoire lui ferait injustice. La guérison, telle que la décrit l’autrice dans L’amie de mon père, est un processus lent, exigeant, mais nécessaire, qui se manifeste de multiples façons. La réappropriation de cette parole arrachée constitue — et continuera d’être — une étape essentielle dans ce processus. C’est un pas que Tom accomplit, comme de nombreux membres de sa communauté, en apprenant l’innu-aimun, la langue des aînés; ceux qui ont subi de plein fouet les effets de la colonisation et dont le message se transmet plus fidèlement à travers leur langue première qui est intimement liée au territoire duquel on a tenté de les déraciner. Ce même élan portera aussi Maria qui, au fil de cette aventure, acquerra les mots pour nommer sa blessure ainsi que des guides pour l’orienter sur le chemin de la guérison.

En juin, je lis autochtone
Curieux de découvrir ce roman? Pourquoi ne pas profiter de la 5e édition de l’initiative « En juin, je lis autochtone! » pour vous y plonger et ainsi célébrer la vitalité et la créativité des auteurs et autrices des Premières Nations, des nations Métis et Inuit? La porte-parole de cette édition, Moira-Uashteskun Bacon, rappelle : « Il s’agit d’une invitation lancée tout au long de l’année, mais cibler un mois précis donne une belle occasion à celles et ceux qui souhaitent découvrir la littérature autochtone de le faire ensemble, de partager leurs lectures et d’échanger autour de ces œuvres. »

Tout au long du mois de juin, l’effervescence sera effectivement à son comble en librairie et dans les bibliothèques : rencontres, discussions, animations… autant d’occasions inédites de créer des liens entre les écrivains autochtones et un public toujours plus curieux et diversifié. Le populaire carnet thématique fera aussi son grand retour, en version papier et numérique, et mettra l’accent sur le théâtre autochtone tout en célébrant la diversité des voix, des styles et des univers littéraires, avec une foule de suggestions de lecture et d’entrevues inspirantes.

Pour celles et ceux qui souhaitent découvrir l’univers théâtral des Premières Nations, l’autrice recommande la pièce Okinum d’Émilie Monnet, publiée aux éditions Les Herbes rouges. Cette œuvre fascinante revient dans une nouvelle édition revisitée et enrichie, une belle occasion pour le public de la (re)découvrir. Pour un public plus jeune, elle suggère une belle porte d’entrée dans l’imaginaire riche des contes et légendes traditionnels autochtones, teintée de réalisme magique, avec Trouver la maison d’Océane Kitura Bohémier-Tootoo. Et finalement, pour les amateurs de textes courts et percutants, les titres de la collection « Solstice », une série de novellas publiée chez Hannenorak, sont à découvrir, dont Le terre-plein de la destinée de Louis-Karl Picard-Sioui, ainsi que la nouvelle parution d’Obom, Le passe-muraille. Autant de suggestions éclectiques qui rappellent que la littérature autochtone ne se laisse enfermer dans aucune case. Vivante, inventive, originale, elle évolue au rythme du souffle créatif de ses auteurs et autrices. Une richesse à explorer tout au long du mois de juin — et bien au-delà.

Les suggestions de Moira-Uashteskun Bacon
Okinum
Émilie Monnet (Les Herbes rouges)

Trouver la maison
Océane Kitura Bohémier-Tootoo (Éditions Hannenorak)

Le terre-plein de la destinée
Louis-Karl Picard-Sioui (Éditions Hannenorak)

Le passe-muraille
Obom (Éditions Hannenorak)

Visitez le site jelisautochtone.ca pour découvrir d’autres suggestions et en connaître davantage sur cette initiative — et sa programmation.

Photo : © KVB photos 

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