Jacques Goldstyn n’a pas son pareil. Fantaisiste, original, talentueux, il offre des histoires amalgamant des thèmes importants (la guerre, la différence, l’amitié, etc.) et des illustrations tendres et belles qui ravissent l’œil et l’âme. Son approche humaine, toujours imprégnée d’une touche lumineuse, fait de lui un semeur d’espoir et un artiste majeur de notre littérature jeunesse, représentant l’incarnation même de l’adulte ayant su conserver son cœur d’enfant.

Vous êtes un illustrateur chevronné, vous pratiquez le métier depuis près de quarante-cinq ans. Avec un pas de recul, quel regard posez-vous sur votre carrière?
Quand j’étais petit, mon rêve était de devenir dessinateur. Hélas, monsieur Brière, mon directeur d’école, me mit en garde : « Ce n’est pas un métier sérieux… et puis les artistes ne mettent pas souvent du beurre sur leur pain. » Paniqué, j’ai réorienté mon choix de carrière vers la science. Après des études sérieuses en chimie, en paléontologie et en pétrographie, j’ai obtenu mon diplôme de géologue. J’ai travaillé quelque temps dans une mine d’or puis dans le pétrole. Le hasard a bien fait les choses et je suis revenu à mes premiers amours : le dessin. Surtout en vulgarisation scientifique pour Les Petits Débrouillards, Québec Science et l’Acfas. Depuis seulement une dizaine d’années, j’écris et j’illustre des contes. Des contes que j’aurais aimé qu’on me raconte étant petit. Je ne regrette pas d’avoir attendu si longtemps avant de les écrire. Aujourd’hui, je sais davantage ce que j’ai envie de raconter. Et pour revenir à monsieur Brière, je dois avouer qu’il a eu raison. Dessiner n’est pas un métier très sérieux… et je ne mets pas de beurre sur mon pain. Tout simplement parce que je n’aime pas le beurre ni la margarine. Par contre, j’adore le beurre de pinottes et la confiture de fraises.

En 2016, vous avez remporté plusieurs récompenses, dont le prestigieux prix TD, pour votre album L’arbragan (La Pastèque), une histoire de connivence peu banale entre un petit garçon et un vieux chêne. Parlez-nous de l’élément déclencheur de ce livre.
En hiver, le dimanche soir, quand nous revenions du ski, je conduisais pendant que la famille ronflait. Nous passions toujours devant cet arbre imposant et isolé au milieu d’un grand champ enneigé. Alentour, pas de maison, de clôture ou de fils électriques… Pour rester éveillé au volant, je me suis mis à imaginer une façon de décorer les branches dénudées. Avec des rubans, des chaussettes, des gants. Oui! Des gants et des mitaines! C’est comme ça que l’histoire de L’arbragan est née. J’ai ensuite pensé au héros : un petit garçon solitaire, mais heureux et plein d’imagination. Ce garçon n’a pas de nom… j’ai oublié de lui en donner un. J’ai réalisé les illustrations en tenant compagnie à ma mère qui était très malade. Bertolt, le vieux chêne, c’est un peu elle, pleine de ressources et de secrets. J’ai dédié le livre à mon père qui m’a appris à grimper aux arbres et à voir loin.

Votre livre Azadah (La Pastèque) n’est pas non plus passé inaperçu, raflant en 2017 un Prix littéraire du Gouverneur général. Il met en scène la rencontre déterminante d’une jeune Afghane avec Anja, une photographe, celle-ci semant chez la première une curiosité et un appétit pour toutes les choses merveilleuses qu’il y a à vivre et à explorer. Quel a été le processus créatif de cette œuvre?
Anja a vraiment existé. C’est l’inspiratrice de ce livre. Anja Niedringhaus est une photojournaliste lumineuse qui a bourlingué dans toutes les zones de conflits. En Bosnie, en Irak, en Afghanistan.

Ses photos dégagent à la fois une grande force et une grande sensibilité. Malgré le contexte souvent tragique, on y décèle parfois une petite touche d’humour. J’ai été très ému quand j’ai appris son décès à Kaboul en 2014. J’ai alors imaginé cette histoire d’amitié entre la photographe et la petite Azadah1, une fillette débrouillarde qui a soif de lecture, de culture et de liberté.

Azadah, comme toutes les femmes afghanes, est prisonnière de l’absurde régime taliban. Heureusement, elle parviendra à s’évader, ironie du sort, grâce à la burqa.

Décidément, vous ne craignez pas d’aborder des sujets délicats puisqu’en 2019, vous publiez Les étoiles (La Pastèque), une œuvre présentant la complicité entre deux enfants, l’un étant juif et l’autre musulmane. Peut-on dire de vous que vous êtes un artiste engagé?
Cette histoire a mis une dizaine d’années à mûrir. C’est en arpentant le quartier du Mile End à vélo et à pied, en hiver et en été, que j’ai imaginé ces deux enfants passionnés par l’astronomie, mais que la religion sépare. C’est Roméo et Juliette de Shakespeare, mais sans la fin tragique, Dieu merci! Oh! que j’aimerais que ce conte soit prophétique! Je suis persuadé qu’il y a là une piste de solution au conflit du Moyen-Orient. Le triomphe de la science et de l’amour. Que c’est beau!

Et à la question « Suis-je un artiste engagé? », hum… Le mot « engagé » me fait un peu sourciller. Il évoque pour moi un bureau de recrutement. Je crois qu’il y a des enjeux de société qui méritent toute notre attention. Il faut lire, réfléchir, poser des questions pour dénoncer les injustices et rire des absurdités. Nous pouvons tous agir, de différentes façons, sans être obligés d’épouser une cause ou de nous enrégimenter.

En 2015, en collaboration avec Amnistie internationale, vous faites paraître Le prisonnier sans frontières (Bayard Canada), un album sans texte rappelant l’importance de la liberté d’expression, un livre qui témoigne du dicton voulant qu’une image vaille mille mots. Pourquoi avoir fait le choix de laisser toute la place aux illustrations?
Savoir que des gens sont emprisonnés pour leurs idées m’empêche parfois de dormir.

C’est en me rendant à une rencontre d’Amnistie internationale que j’ai eu l’idée de cette histoire… J’ai même commencé à en griffonner les dessins durant le trajet en métro. Les références au marathon d’écriture et aux lettres-plumes ont aussitôt séduit mes amis d’Amnistie.

Par la suite, j’ai commencé à écrire un texte, mais mon éditeur m’a dit que les illustrations étaient suffisamment éloquentes. Le prisonnier sans frontières est devenu un conte sans paroles. J’aime bien l’idée que l’histoire puisse être comprise par des petits qui ne savent pas lire et par des grands qui ne parlent pas français. Ce qui me fait un peu sourire… Le livre a été « édité » en plusieurs langues. En fait, seul le titre a changé. Pour son dixième anniversaire, l’ouvrage sera réédité dans un plus grand format, une nouvelle mise en page et des dessins inédits… Le 14 décembre prochain, ne manquez pas le prochain marathon d’écriture d’Amnistie internationale.

Jules et Jim, frères d’armes (Bayard Canada, 2018) revient sur un fait historique s’étant produit lors de la Première Guerre mondiale, partageant un message de paix à l’occasion du 100e anniversaire de l’Armistice avec le récit touchant de deux camarades liés par une indéfectible amitié. Croyez-vous que les livres puissent engendrer des changements aussi importants que ceux menant de la guerre à la trêve?
Il y a des livres qui changent notre façon de voir le monde. À l’ouest rien de nouveau de Erich Maria Remarque est un de ceux-là. Mon père me l’a fait lire quand j’avais 13 ans. J’ai ainsi découvert que des soldats allemands pouvaient avoir un cœur. En lisant Jules et Jim, des enseignantes m’ont dit qu’elles avaient trouvé un livre pour aborder l’épineux sujet de la guerre avec leurs élèves de 2e ou de 3e année. Le 11 novembre dernier, alors que j’étais invité dans des classes, on m’a demandé pourquoi j’avais écrit cette histoire. Mes parents sont Français et la Première Guerre mondiale a laissé des traces profondes dans leur famille. Mes deux grands-pères en sont revenus traumatisés. J’ai ensuite beaucoup lu sur le sujet, sur le sort des soldats, mais aussi sur celui des victimes civiles qui sont souvent oubliées. Voilà pourquoi je porte aussi le coquelicot blanc.

En relisant Jules et Jim, je me suis surpris à penser qu’au sortir de la guerre, en 1919, cette histoire aurait probablement été mise à l’index à cause de son approche un peu trop pacifiste.

En octobre dernier est paru aux Éditions de la Bagnole Un cadeau de Noël en novembre, écrit par Stéphane Laporte et illustré par vous. Dites-nous-en plus sur le travail effectué pour cet album.
Il y a plusieurs années, j’ai lu ce texte dans La Presse. Ça a été le coup de foudre! J’ai tout de suite eu envie de l’illustrer. J’ai écrit une lettre à Stéphane Laporte… Hélas, la lettre ne s’est jamais rendue. Heureusement, l’été dernier, coïncidence incroyable, une amie de Stéphane lui a proposé que j’illustre cette histoire. Quel coup du destin!

Ce texte est un voyage dans le temps. J’y retrouve ma propre enfance et l’ambiance de La Soirée du Hockey avec René Lecavalier en 1968. En réalisant les illustrations, j’avais l’impression de côtoyer les parents de Stéphane. Il m’a d’ailleurs invité dans le salon familial de la maison. J’ai pris un malin plaisir à dessiner fidèlement le décor de l’époque avec les meubles, les tableaux et la télévision à oreilles de lapin. J’ai été bouleversé par le stratagème et la perspicacité de cette maman prête à tout pour le bonheur de son fils. De l’amour à l’état pur… Cette histoire est encore plus touchante, car elle est vraie. À lire en hiver avec du chocolat chaud… ou du thé glacé.

Illustration tirée d’Un cadeau de Noël en novembre (La Bagnole) : © Jacques Goldstyn

Avec le livre Croki (La Pastèque) paru plus tôt ce printemps, vous vous intéressez au sujet de la différence. En dépit du fait qu’elle soit davantage mise de l’avant dans les productions littéraires, la différence semble toujours être crainte dans notre société. Selon vous, quels bénéfices retirerions-nous à mieux la considérer?
Le petit Croki est à l’image des personnages de mes autres livres. C’est l’éloge de la différence. Graphiquement aussi : je me suis amusé à dessiner un petit bonhomme qui n’est pas « dessiné » comme les autres. Il a vraiment l’air d’un croquis. Cette phrase tirée de L’arbragan lui va comme un gant : « Quand on n’est pas pareil ou qu’on est original, ça fait rire les gens ou pire, ça les dérange. » Assumer sa différence, ça demande de la ténacité, du courage, de la persévérance. Et si on fait tout ça le sourire aux lèvres, eh bien, on mérite la médaille de la résilience. Croki finit par rencontrer des camarades avec qui il partage des traits communs. Ils ne sont pas dessinés comme lui, mais ils partagent les mêmes desseins. C’est donc une histoire d’espoir pour les enfants qui sont un peu dans la marge. En attendant de rencontrer les véritables âmes sœurs (car elles sont quelque part sur cette planète), il faut avancer et voir la beauté du monde.

Photo : © Chantale Lecours
Illustrations : © Jacques Goldstyn

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1. Azadah signifie « espoir » en dari, une des langues parlées en Afghanistan.

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