Notre héritage sauvage de Peter Wohlleben est un texte dense et richement référencé. L’auteur et scientifique prête sa plume, sa voix, aux organismes vivants qui n’en ont pas. Il dit l’urgence climatique, tout en la mettant en perspective face au reste de l’histoire de l’humanité. Saviez-vous, par exemple, que la Terre ne comptait que 1 500 êtres humains à l’ère du paléolithique? Que tous les adultes étaient intolérants au lactose il y a 3 000 ans? Que « biologiquement parlant, il y a trop de personnes âgées » de nos jours? Les informations et déclarations surprenantes de ce genre foisonnent dans cet écosystème textuel de 300 pages, ce livre qui commande l’usage d’un surligneur et qui place le lecteur dans une posture contemplative.
L’ingénieur forestier allemand était de passage à Montréal en avril dernier à l’occasion du festival littéraire Metropolis Bleu. Je l’ai rejoint au quartier général de l’événement, dans le lobby de l’Hôtel 10 sis au coin du boulevard Saint-Laurent et de la rue Sherbrooke, dans ce très bel édifice qui a, jadis, abrité un certain André Fortin, fraîchement débarqué de son Lac-Saint-Jean natal. (C’était bien avant la gentrification du secteur, à des années-lumière de l’actuelle crise du logement.) J’espérais depuis longtemps un prétexte pour visiter la fameuse Suite 2116 — celle qui donne son titre à l’album posthume de Dédé —, mais force est d’admettre qu’il me faudra encore attendre. Ce matin-là, Peter Wohlleben et moi devons nous rabattre sur le couloir du sous-sol, près de la cuisine, là où nous attendent deux sièges trop petits, tant pour lui que pour moi, deux poufs aux formes irrégulières qui ressemblent à deux morceaux d’un casse-tête. « Je ne sais même pas comment m’asseoir là-dessus », que je lui dis, en combattant ma peur de tomber à la renverse. Il rit. La glace est cassée.
Je l’admets : j’étais, jusque-là, assez intimidée à l’idée de le rencontrer, ce qui ne rate pas, d’ordinaire, quand j’ai affaire à un écrivain de renommée internationale. Malgré sa popularité sans équivoque (il aurait quand même vendu sept millions d’exemplaires de La vie secrète des arbres — nous y reviendrons), Peter Wohlleben n’a pas la grosse tête. Après tout, rien ne prédestinait cet homme de lettres autodidacte à se porter à la défense de la nature dans l’espace public. « Ça n’a jamais fait partie du plan. En fait, je n’ai jamais eu de plan. Ce sont mes opinions et ma boussole éthique qui guident tous mes choix. Quand j’ai débuté comme ingénieur forestier, j’ai vite réalisé que je ne me sentais pas bien en coupant des arbres, et même si on nous disait à l’université que ça permettait de renouveler la forêt et que c’était bon pour l’environnement. »
Il faut mettre la hache dans les discours alarmistes, les scénarios catastrophiques. Ce n’est pas par la peur que le changement adviendra.
C’est l’écriture qui est venue vers lui, en quelque sorte, en raison de ses opinions divergentes, mais surtout de l’insistance de sa conjointe Miriam. « Mon épouse, qui a toujours été ma secrétaire, m’a poussé à écrire quelque chose, de seulement dix pages, pour commencer. J’ai refusé pendant des années et, éventuellement, j’ai arrêté de résister pour écrire mon premier livre. C’était en 2007. »
Moins de dix ans plus tard, il a publié La vie secrète des arbres, un ouvrage traduit en plus de cinquante langues qui a depuis été mis en images par les bédéistes Fred Bernard et Benjamin Flao et porté à l’écran grâce à un documentaire de Jörg Adolph. Peu d’essayistes peuvent se targuer d’avoir un tel impact culturel. « C’est mon seizième livre. Jusque-là, j’avais écrit sur la forêt, sur l’exploitation forestière et sur les ressources biologiques. À l’époque, je me suis dit que le temps était peut-être venu pour moi d’introduire le personnage principal. »
Semer ses idées aux quatre vents
On ne peut écrire sur la nature en 2025 sans que cet exercice sous-tende un discours environnementaliste. L’heure est grave, on le sait, mais Peter Wohlleben est du genre optimiste. À preuve, Notre héritage sauvage a eu pour effet d’apaiser mon écoanxiété.
Selon l’écrivain, il faut mettre la hache dans les discours alarmistes, les scénarios catastrophiques. Ce n’est pas par la peur que le changement adviendra. « Quand j’étais jeune, on nous disait à l’école que la race humaine serait éteinte en l’an 2000. Ce n’était pas correct de briser les espoirs des jeunes comme ça et, de toute façon, le temps a donné tort à ces enseignants. Ils avaient raison de dire que la destruction des ressources naturelles pouvait mener à la catastrophe — c’est toujours le cas, d’ailleurs —, mais il n’est jamais trop tard, même si la situation empire. La nature peut se rétablir très rapidement. Prenons l’exemple de la ville de Medellín en Colombie. Là-bas, on a planté 800 000 arbres depuis 2019 et la température moyenne y a baissé de deux degrés. On peut faire de très petits efforts qui montrent des résultats et qui bénéficient déjà à tout le monde, pas juste aux générations futures. »
Sa production littéraire est, à bien des égards, un appel à la transition écologique, tant sur le plan collectif qu’individuel. Pourtant, l’Européen se tient aujourd’hui devant moi : il a parcouru des milliers de kilomètres en avion pour rencontrer ses lecteurs montréalais. N’y a-t-il pas une contradiction entre la pollution engendrée par ses voyages et ses idéaux? « Oui, c’est un peu paradoxal, j’en conviens. J’avais arrêté de me déplacer par la voie des airs, mais je suis récemment revenu sur ma décision », résume Peter Wohlleben. En 2022, il devait présenter une conférence à Montréal dans le cadre de la conférence de l’ONU sur la biodiversité, la fameuse COP15, mais il a finalement décliné l’invitation. Il raconte ce rendez-vous manqué : « À l’époque, je ne voulais pas prendre un vol pour Montréal, mais j’aurais dû être de l’événement. Je l’ai regretté après coup, en voyant le nombre de lobbyistes présents. Le nerf de la guerre, dans le grand dossier de la sauvegarde de l’environnement, c’est de faire front commun, d’avancer dans le même sens, et j’ai compris, avec le recul, que je ne pouvais pas faire équipe avec les autres à distance. C’est pour ça que je me tiens devant toi aujourd’hui, pour cette entrevue et celles que je ferai avec deux autres journalistes, mais aussi pour participer à ce festival. Ça valait bien, disons, quatre tonnes de CO2. »
En remontant l’escalier de l’Hôtel 10 jusqu’à la porte d’entrée, juste avant de lui dire au revoir, Peter Wohlleben me fait une bine sur l’épaule. « N’oublie pas, qu’il me dit. Tu fais partie du changement. »
Voilà un auteur qui sait flatter les journalistes dans le sens du poil. Et en partant vers le café d’en face, je me sens habitée d’une énergie nouvelle, convaincue que ce texte pour la revue Les libraires fera une petite différence.














