« J’ai voulu être Tove Jansson, Courtney Barnett, Chantal Akerman… J’ai voulu être une lesbienne avant d’avoir du désir pour des femmes. Et avant de tomber amoureuse de l’une d’elles. La voilà, mon histoire », lit-on dans le touchant Corps vivante. Avec ses couleurs qui jouent entre le fauve et le pastel, la bédéiste Julie Delporte (Journal, Moi aussi je voulais l’emporter) creuse sans contraintes esthétiques liées au 9e art cet éveil intime, sensuel, cette affirmation d’elle-même : elle raconte la découverte de son homosexualité à 35 ans. Dans ce livre d’une rare authenticité, l’exploration identitaire passe par la guérison face aux violences du passé et par la déconstruction des clichés qui ont façonné ses références. Les questionnements soulevés par Delporte, les points d’ancrage partagés, apportent une riche matière à méditer.

Dans Corps vivante, vous écrivez : « Mon exemplaire de La pensée straight est surligné de plein de couleurs. Je l’ai lu sur la plage à l’île Verte en textant la moitié des phrases à mon amie Catherine. / C’est à ce moment-là que j’ai décidé de devenir lesbienne. J’avais 35 ans. » Qu’est-ce qui, dans cet ouvrage signé Monique Wittig, faisait tant écho à ce que vous ressentiez?
Monique Wittig décrit comment l’hétérosexualité justifie et fait perdurer les catégories différentielles hommes et femmes, les organisant en classes sociales. À l’époque, j’ai trouvé dans ce livre la description exacte de comment et pourquoi ma position sociale de femme hétérosexuelle m’étouffait, m’était devenue insupportable. Lire Wittig à propos d’hétérosexualité, c’était comme être enfant dans une famille catholique et découvrir que les histoires de Jésus sont des mythologies culturelles et non des vérités.

Dans La pensée straight, il y a la fameuse citation « Les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Encore aujourd’hui, cette phrase me parle. Je ne me sens pas vraiment femme, et je ne me sens pas homme pour autant. La non-binarité m’intéresse, mais ne semble pas me correspondre comme identité. Par contre, je me sens complètement lesbienne. Je m’identifie à qui elles ont été dans l’Histoire et à la place qu’elles occupent aujourd’hui. Cela va au-delà d’une simple préférence sexuelle.

Certains s’offusquent de l’emploi de l’expression devenir lesbienne, parce que ce n’est pas possible de choisir son orientation. Mais la vraie question à propos de choix c’est : Avons-nous eu le choix de notre hétérosexualité? Est-ce que le lesbianisme a été une option quand nous avons grandi? Sans qu’il soit invisibilisé, dévalorisé, fétichisé? Ce n’est clairement pas mon cas! La lecture de La pensée straight a confirmé et clarifié mes intuitions. Elle m’a donné le droit d’essayer d’être qui j’avais vraiment envie d’être.

On reproche souvent aux lesbiennes politiques — Wittig en fait partie — de ne pas se concentrer sur le désir physique. Pourtant j’avais besoin qu’on me parle de lesbianisme cérébralement. Je suis très cérébrale! Le terrain du pur désir, du corps et de la sexualité est miné pour moi : c’est un des sujets que j’aborde dans Corps vivante. C’est seulement en passant par la cérébralité que j’ai pu m’inventer un nouvel érotisme, découvrir un érotisme lesbien qui m’aurait sans doute plu dès le départ, mais qui n’existait tout simplement pas pour moi.

Je pense qu’on définit trop souvent les lesbiennes simplement par leur sexualité (à l’inverse, on leur refuse parfois la considération qu’elles ont une sexualité complète). Être avec une femme, ce n’est pas qu’affaire de sexualité! L’amour est plus large que cela. C’est l’intimité partagée, la possibilité de connexion, d’échange émotif et intellectuel — quelque chose que je n’ai jamais trouvé avec aucun de mes ex de genre masculin, même quand j’étais amoureuse. Cette idée, c’est plutôt en lisant Adrienne Rich que je l’ai rencontrée.

Écrire ce livre est une forme de coming out. Était-ce essentiel pour vous que votre œuvre soit porteuse de cette partie de vous-même, qu’elle aborde violences passées et sexualité? Vous sentez-vous exposée lorsque vous travaillez à partir de votre intimité?
Cela ne m’intéressait pas particulièrement de faire mon coming out, mais je voulais écrire un livre sur mon rapport à la sexualité, parce qu’il est vraiment complexe. Je me suis souvent sentie décalée en observant l’importance que le discours dominant ou les œuvres littéraires et cinématographiques que j’avais consommées accordent à la sexualité. Longtemps, je me suis retrouvée à exercer ma sexualité pour me sentir normale ou obtenir l’affection dont j’avais besoin, et non depuis un désir qui m’appartenait. Je me disais que je n’étais sûrement pas la seule à avoir vécu cela et que c’était un bon sujet.

Je voulais aussi déployer certaines réflexions présentes dans mon livre Décroissance sexuelle. Par exemple, l’idée qu’on ne peut pas continuer à autant valoriser la libération et la performance sexuelle sans prendre en compte le contexte de la culture du viol. Je voulais redorer les cassés, les dégoûtés, les prudes, les traumatisés, les killjoy du sexe sans pour autant parler d’asexualité; réconcilier les idées sex positive et sex negative, comprendre comment elles se complètent plutôt qu’elles s’affrontent.

Je ne me sens pas si exposée quand j’aborde ces sujets et je crois à la politisation de l’intime. J’ai beau faire de l’autobiographie, lorsque le livre est entre d’autres mains, il ne s’agit plus de moi, mais bien du lecteur ou de la lectrice, de leurs projections et de leurs questionnements. Quand les gens résument mon livre, je ne le reconnais pas toujours, car ils interprètent et déforment mes propos. Ils se les approprient. C’est parfait, c’est pour cela que j’écris! Je fais un don de matière à réflexion pour quiconque en voudrait. J’essaie de tendre vers une universalité de l’expérience humaine quand j’écris à propos de moi, en évacuant le plus possible les détails biographiques — à mon sens rébarbatifs. Je me concentre sur le ressenti.

Vous avez choisi d’illustrer votre récit avec plusieurs éléments naturels : des fleurs, des agates, des algues, des fruits, des étoiles de mer, des coquillages. D’ailleurs, certaines « clés » pour comprendre le sens qui leur est attribué sont données en fin d’ouvrage, dans la section « Notes ». Par exemple, à côté d’un texte qui dit « Je trouble la norme » est illustrée une pieuvre. Dans l’explication donnée en fin d’ouvrage, on lit ceci : « Dans Vivre avec le trouble, la pieuvre est l’une des espèces animales qui permet à la philosophe Donna Haraway de proposer une “pensée tentaculaire” pour dénormer et décentrer l’espèce humaine. » Pourquoi ce choix d’illustrations, plus proche de l’évocation que du style réaliste?
En fait, je ne suis pas certaine qu’il s’agisse d’un choix! J’écris et je dessine ce que je peux, ce qui me vient et me procure un peu de plaisir au travers du labeur. Si demain je voulais découper en cases traditionnelles de bande dessinée une action réaliste pour raconter mon histoire, ce ne serait pas seulement difficile techniquement, ce serait pénible et sans joie.

Pour ce livre, j’ai écrit le texte et réalisé les dessins séparément. Pendant le confinement, j’ai commencé à dessiner de manière différente. Je prenais un sujet qui m’intéressait — un tissu, une fleur — et je le dessinais lentement, pendant plusieurs heures. Cela a donné des dessins plus détaillés que j’ai commencé à monter à côté du texte que j’écrivais. J’ai eu la chance de pouvoir me rendre en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine. J’ai petit à petit reconnu dans mes dessins d’algues, de roches, de coquillages et de champignons des évocations de la peau, des organes humains et des organes sexuels… Et j’ai découvert que je n’étais pas la première à observer tout ça! Les tableaux de Georgia O’Keefe sont un bel exemple.

Les références artistiques, qu’elles soient littéraires ou cinématographiques, sont nombreuses dans votre ouvrage : Adrienne Rich, Chantal Akerman, Tove Jansson, etc. Vous écrivez également que tous les clichés sur les genres au cinéma peuvent modeler la réalité. L’écriture de Corps vivante est-elle ainsi, pour vous, une prise de parole, personnelle et artistique, comme d’autres l’ont fait avant vous, pour exprimer un état qui diffère de l’hétéronormativité ambiante?
Bien sûr, et j’irai même plus loin : je crois que Corps vivante est une prise de parole pour exprimer un état qui diffère de l’homosexualité normative. Je ne m’identifiais pas aux histoires de coming out classiques. Par exemple, je ne suis pas « tombée un jour amoureuse d’une femme » (une histoire que j’ai toujours entendu raconter), mais mon inclinaison s’est manifestée petit à petit vers plusieurs femmes. Ou encore, mon ambivalence face à la sexualité n’a pas soudainement cessé après ma réorientation. Il n’y a pas une seule façon d’être gai, il y en a plein. On ne peut pas toutes et tous avoir la même histoire. Il faut diversifier les récits.

Je voulais aussi créer un espace de réflexion sur le lesbianisme en invoquant des artistes lesbiennes. Chez Monique Wittig, il y a cette idée que le fantasme des hommes pour la sexualité entre les femmes, c’est l’ultime récupération. Le seul endroit où ils ne sont vraiment pas censés être. On dirait qu’ils aiment mettre leur œil et leur caméra juste à cet endroit-là.

Photo : © Prune Paycha
Illustrations tirées du livre Corps vivante (Pow Pow) : © Julie Delporte

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