On a tous plus ou moins un ami, secret, que l’on garde une vie durant, non pas un ami imaginaire comme s’en font les enfants dans leur chambre, non pas un compagnon de jeu mais un compagnon de route avec qui on ressent une affinité particulière, partageant avec lui, ou elle, notre parcours, se reconnaissant des manières d’être, de penser, et si, grand lecteur, j’en compte personnellement quelques-uns, quelques-unes, un seul accède dans mon cœur au statut de frère et c’est Tchekhov.

N’ayant pas eu de frangin dans la vraie vie, je m’en suis fait un grand de ce médecin russe dont la vie est faite de bonté, de mansuétude, de finesse, comme l’ont montré ses biographes, et dont l’œuvre m’est si chère, autant celle de ses nouvelles, dont il fut l’un des plus remarquables artisans, que celle de son théâtre avec ses cinq grandes pièces dont chacun des actes pris séparément est en soi un chef-d’œuvre.

Il existe chez Gallimard une collection créée par François Sureau qui se nomme « Ma vie avec… ». Je vous ai déjà causé d’un des titres, celui que Pauline Dreyfus a consacré à sa vie avec Colette. Moi aussi je l’aime bien, Colette, mais de là à passer ma vie avec elle… Aller lui rendre visite oui, et souvent, mais c’est tout…

Tout ceci pour vous dire que je viens de lire dans cette collection un ardent témoignage d’une telle sorte d’amitié secrète que le grand reporter Olivier Weber a partagée avec le poète et voyageur Gérard de Nerval. Dès son enfance, passée dans un internat alsacien avec son frère réel, Olivier Weber a élu le poète des Chimères comme un ami de vie. Le lisant en cachette au dortoir, payant parfois de quelques coups de fouet assénés par une religieuse par trop répressive, le jeune Weber se passionna pour cette grande échappée qu’était pour lui la nervalienne poésie de ce fils unique d’un médecin aux armées napoléoniennes, orphelin de mère, arraché à une nourrice et qui connut à peine son père qu’il vit une première fois quand il avait 8 ans mais chez qui, à ses yeux et à son cœur, ce Nerval lui apparaîtra un frère en rêves, en désirs, en chimères, en amours impossibles, et ultimement en voyageur, en compagnon de poche pour parcourir le monde.

Une phrase de Nerval l’avait à jamais harponné à l’œuvre, à l’homme, au poète malheureux, à l’amoureux déçu : « Je voyage pour vérifier mes rêves. » Olivier Weber, fasciné par l’idée même du voyage, au point de se faire le biographe de Conrad, de Kessel, de Jack London, nous avoue, dans le récit de sa vie avec lui, que c’est l’auteur de Voyage en Orient qui est toujours demeuré près de lui de par toutes les routes. Weber, journaliste, grand reporter, qui sillonne le monde au gré des guerres et des drames humains a pu, par son métier, cultivé les mêmes « chimères géographiques » que Nerval.

« Voleur de rêves et rêveur de vers, il m’a accompagné dans les maquis afghans, sur les rives du Nil, sur les routes de la Soie. J’ai plongé dans les souks du Caire en relisant ses carnets de route », écrit-il. Weber, en menant ses reportages, tenait la main tendue par ce « prince de la mélancolie » dont il dit qu’il était un « nostalgique des temps à venir », phrase si belle qu’elle ouvre la porte à la rêverie totale.

Olivier Weber regrette qu’on ait trop longtemps présenté Nerval comme « un conteur de la désolation » alors que, selon lui, il est plutôt «un prince de la consolation ». Weber s’en explique bellement : « Partir avec Marco Polo sur les routes de la Soie et revenir avec Nerval sur le chemin de soi. S’enivrer du Livre des merveilles avec l’un et rêver de l’émerveillement du livre avec l’autre. La poésie nervalienne élève et apaise. Et c’est tout ce que l’on demande à un poète voyageur, qui nous emmène soigner nos affres dans des édens désirés, fussent-ils chimériques. »

Dans son livre sur Nerval, Olivier Weber ne tente nullement d’expliquer son œuvre tel un essayiste littéraire ni d’analyser sa fougue poétique car, écrit-il, « le charme de son œuvre s’y noierait » et de toute façon ce grand reporter avoue qu’il en serait incapable, mais ce qu’il fait, et ce qui fait toute la beauté de sa vie passée avec Nerval c’est qu’il a choisi, métier oblige, de vagabonder dans sa magie onirique.

« Je n’ai jamais pu supporter qu’on tripote les vers d’un grand poète (j’ajoute qu’il s’agit d’un des plus grands, un “voyant” né avant Rimbaud) du point de vue de la sémantique, de l’histoire, de l’archéologie ou de la mythologie — les vers ne s’expliquent pas, écrivait Antonin Artaud » à propos de l’auteur des Chimères.

Et Weber ajoute finement, et on ne peut qu’être d’accord avec lui : « Le mystère de la création poétique s’apparente à un vernis qui s’effrite lorsque l’on tente d’en percer les secrets. L’œuvre de Nerval est labyrinthique, mystérieuse et féerique, où le merveilleux repousse les frontières, surtout celles de l’émotion, et ainsi du dicible. »

Ce que la poésie et la prose de Gérard de Nerval ont appris à celui qui nous raconte, dans cet intense opus, sa vie avec lui, il le résume en évoquant cet art de la fugue, cette stratégie de la fuite en avant : « Sortir par le haut, ruser avec les règles, s’extirper des castes visibles et invisibles, dire non au mépris. »

Comme Arthur Rimbaud le serait après lui, Gérard de Nerval fut un « dérégleur de tous les sens », y compris les siens lui qui a mené une vie cruelle, une vie d’amours rêvées, de misère, de voyageur, un voyageur allant tragiquement vers le gouffre de l’intérieur et qu’on fut forcé à plusieurs reprises d’interner dans des maisons de santé, chez celle du docteur Émile Blanche à Passy, où il écrivit ses chefs-d’œuvre de la fin de sa vie, Sylvie, Les filles du feu, le testamentaire Aurélia ou le rêve et la vie, tous textes illuminés sur les obsessions de la mort et de l’être aimé qui se dérobe, ces quêtes-là mêlées à jamais en lui, cet Autre qui ne peut être aimé qu’à distance, telle une idole, ce que furent l’actrice Jenny Colon et la pianiste Marie Pleyel qui se marièrent à d’autres que lui, le vérifieur de rêves…

Photo : © Robert Boisselle

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