Dans son roman nouveau (le dix-neuvième) il y a d’abord Bristol, c’est le type du titre, un cinéaste ringard, Robert Bristol (« il n’est pas un jeune homme », « on n’appelle plus personne Robert depuis longtemps », chuchote le narrateur), il y a Micheline Sévère dite Michèle Severinsen, Jacky Pasternac, Marjorie des Marais, Céleste Oppen, Fred Barabino, Petrus Mogomotsi et j’en passe, tous plus ou moins liés au monde du cinéma loin d’être le meilleur. Avec Bristol, on nage dans le nanar…
Le narrateur chez Echenoz n’aimant pas demeurer seul, il s’entoure astucieusement de narrataires, autrement dit ses lecteurs, qu’il interpelle, il leur parle (au théâtre, ce sont les apartés lancés discrètement aux spectateurs), les met dans la confidence, en fait ses complices sinon ses comparses, il les prévient, il les ménage, tel un entraîneur de catch il les soigne, comme, lorsqu’arrive un pépin au personnage principal, le narrateur aux narrataires confie : « Ce qui ne nous arrange pas. » Et lorsqu’il sent qu’il n’a pas bien fait ressentir le coup de foudre qui frappe Bristol pour la nana de son nanar, il balance : « Mais bon, nous aurons essayé. »
Assouline, dans La République des livres, a justement dit d’Echenoz qu’il était « le romancier du pas de côté ». Il aime sortir et nous sortir de ses histoires menées à folle allure mais pour nous y faire entrer à nouveau, le temps de reprendre son souffle, d’une pause nécessaire. Parmi les écrivains hexagonaux de bonne allure, les bons nageurs on va dire, Echenoz est le virtuose d’un magnifique détachement romanesque. Il sait faire aller les choses brusques mais dans la grâce… Il survole le monde avec une légèreté dont l’apparence recèle paradoxalement la profondeur. Il est sérieusement un écrivain comique.
En réussissant un roman sur le tournage d’un film raté, Echenoz à 77 ans garde entière sa forme, celle, sportive, qui fait de lui le plus agile romancier des actuelles Éditions de Minuit, celle des années qui ont suivi celles de l’avant-garde où les écrivains, foin des prénoms, s’appelaient Beckett, Sarraute, Butor, Simon, Robbe-Grillet, Pinget, Ollier.
Le truc d’Echenoz, ce qui l’a imposé depuis Le Méridien de Greenwich en 1979, c’est d’avoir choisi de donner un coup de jeune (et de folie et de force) aux genres romanesques en désuétude, le polar, le roman noir, le roman de gare, le récit d’espionnage, ces denrées digestibles au lectorat populaire qu’il a su capter et raviver — supplémenter — en les nourrissant autrement et avec une vivacité renouvelée, les divertissant, les malaxant à sa manière simple et franche, vive et fine, pas si loin du style flaubertien et de son effrayante exactitude dans l’observation.
« Préférons l’ellipse à l’hypotypose »
Dans Bristol, dont le titre évoque une carte de visite (il y a du monde à profusion — les personnages, le narrateur, les narrataires), un cinéaste au prénom qui sonnerait ancien, Robert, entreprend d’adapter à l’écran un roman, Nos cœurs au purgatoire, qui deviendra L’Or dans le sang. À cela s’ajoute, d’entrée de jeu, dès qu’à la première page Bristol sort de son immeuble de la rue des Eaux (dans le XVIe), la défenestration d’un homme qui, nu, s’écrase à huit mètres de lui mais sans qu’il y porte attention. Pressé, Bristol, il a rendez-vous au Trocadéro pour discuter d’« un film d’aventures, mais à petits moyens : casting sans vedettes onéreuses ».
Ce film se tournera et je ne vous dis pas comment (vous n’avez qu’à lire le roman) car comme toujours, du Echenoz c’est de l’ordre de l’inénarrable, tout s’entrecroise et se réentrecroise, on ira en Afrique pour les extérieurs sans intériorité, on reviendra dans la rue des Eaux pour savoir si le dénommé Bristol Robert a pu jouer un rôle dans la défenestration de son voisin nu et inconnu alors qu’il s’en fout de ce malencontreux défenestré, puis s’entremêleront les scènes où le comédien bellâtre du film et la jeune première (une nana pour qui Bristol en pince) tombent amoureux et prennent la fuite du plateau pour filer au cœur du continent africain où ils seront recueillis par une société de sorciers par qui ils feront la découverte d’une mine d’or qui les rendra riches et heureux alors que le film, lui, au casting peu onéreux, finit en eau de boudin et ira s’écraser en salles en moins d’une semaine sauf dans le cinéma que possède à Juvisy-sur-Orge un ancien beau-frère de Bristol…
« Ne nous étendons pas sur la mélancolie qui, face à cet échec, s’est emparée de Bristol », narre le narrateur à ses narrataires en ajoutant « évitons de détailler ce tableau, préférons l’ellipse à l’hypotypose ». Bristol ne sort plus de chez lui rue des Eaux. Pauvre Bristol qui « ne reçoit pas plus de visites qu’il n’en fait ». Si, tout de même, il en viendra une, Julien Claveau, enquêteur dans l’affaire du défenestré nu inconnu, affaire ni classée ni éclaircie mais qui stagne et, si ça se trouve, elle sentira le cold case mais ne divulgâchons rien de plus de ce roman.
Avant de vous laisser le plaisir de le lire, je m’en voudrais de ne pas ressortir du lot des cocos echenoziens un personnage, le commandant Parker (« septuagénaire puissamment bâti, avec quelque chose de Danny Glover dans ses derniers rôles », nous confie le narrateur) qui dirige une milice de fortune (« rebelles ou dissidents ou forces militaires irrégulières », nous glisse-t-il) venu se rendre compte des activités de cette équipe de Bristol « à Bobonong, chef-lieu du sous-district de Bobirwa, dans le bassin versant du Limpopo ». Où c’est? Au Botswana.
Apprenant du cinéaste qu’il s’agit d’un film « probablement d’amour et d’aventure », le commandant porte sur Bristol un léger regard de dédain (nous laisse entendre le narrateur) et se met à lui causer cinéma en connaisseur, affirmant sans ambages : « Mais je m’intéresse surtout aux réalisateurs allemands des années soixante-dix, voyez-vous, Schroeter, Rosa von Praunheim, des gens comme ça. Et puis Fassbinder, bien sûr. »
Mince alors!, se dit sans doute Bristol en son for intérieur…, sans que le narrateur (magnanime) nous le confie…
Narrataires de tous ses romans, unissons-nous!
Photo : © Robert Boisselle













