Avec l’euphorie du printemps et de cette douceur tant espérée nous arrive une nouvelle ondée de bandes dessinées qui, en raison de leur audace graphique et scénaristique, vous dégèleront vite fait les synapses ayant été trop longtemps en hibernation. Place à l’émerveillement et à l’exaltation.

Méta-BD
Dans Le fond du trou (La Pastèque), d’abord partiellement publié en 2004 dans les pages du magazine humoristique Safarir, les premières planches mettent en scène le ventripotent Jérôme Bigras et sont flanquées d’un faux trou, dans lequel on aperçoit les portions des pages précédentes et subséquentes du mensuel reproduites dans ledit trou. Fort de cette audacieuse contrainte intégrée à l’action, Eid se lance pour la première fois dans un long récit avec son célèbre banlieusard — improbable rencontre entre Onésime d’Albert Chartier et Philémon de Fred —, lui qui n’avait connu jusqu’ici que de courtes aventures de quelques planches aux expérimentations formelles diverses depuis sa création dans Croc en 1985.

Alors que le héros coule des jours paisibles dans son bungalow accompagné de sa fidèle tondeuse à gazon Rex, un trou apparaît à la cinquième case. Un homme costumé en robot en sort, constate avec effroi qu’il est revenu au début du récit. Ainsi, le trou sert de porte temporelle par laquelle les personnages peuvent circuler, communiquer, et surtout, changer le cours de l’histoire. Il aura fallu attendre 2011 pour que le récit redessiné et achevé paraisse aux éditions La Pastèque, flanqué cette fois-ci d’un vrai trou physique traversant l’album. Épuisé depuis plusieurs années, l’opus nous revient dans une nouvelle édition en couleurs, sous une couverture rigide, bonifiée de deux planches inédites et d’un hilarant avertissement en début d’album qui vaut à lui seul la lecture. Celles et ceux qui ont découvert Jean-Paul Eid avec le bouleversant Le petit astronaute seront quittes pour un décollage vers la haute stratosphère du rire. Attachez votre ceinture avec une courroie à sécheuse et appréciez à petit prix ce délirant voyage tout-inclus, même un trou.

Livre-objet
Issue de la contre-culture de la fin des années 1980, Julie Doucet a profondément influencé le 9e art mondial par son aspect autobiographique novateur, son trait électrisant et sa verve unique. La preuve? Elle est la première Québécoise à avoir siégé à la présidence du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême lors de sa 50e édition en janvier dernier. Voilà qu’après une pause d’une vingtaine d’années, elle revient enfin au médium avec un magistral nouvel opus (Suicide total, L’Association). Dans un récit-fleuve sous la forme d’un livre accordéon (leporello), elle raconte d’un seul souffle une relation trouble qu’elle avait entretenue quelque temps en 1989 avec un homme en prenant soin de noircir chaque parcelle de papier dépourvu de cases. Un livre-objet à la hauteur de cette grande dame de la BD.

Parodie
Si plusieurs Québécois ont découvert l’humoriste Julien Bernatchez (Urbania, Les Pic-Bois, Opération Beurre de cinoche) avec son « château de saucisses » à l’émission Un souper presque parfait, d’autres l’avaient quant à eux déjà vu sévir sur Internet via une hilarante vidéo d’une critique de Lucky Luke il y a une quinzaine d’années. Accompagné des bédéistes Israël Trudel Denis, Étienne Laroche et Arielle Galarneau, l’inénarrable fantaisiste s’est depuis lancé dans la production de Bernatchez Joe (Éditions Rémi Paradis). Parodiant les bandes de Bazooka Joe, sans gomme sèche, mais avec un humour pour le moins juteux, la pléthore de strips absurdes et déjantés le mettant en scène fait l’objet d’une seconde anthologie papier. Mêlant références à la culture populaire et au 9e art, Bernatchez Joe suscite des éclats de rires bien gras, qui rappellent par moments Monsieur Ferraille des auteurs européens Winshluss et Cizo.

Mise en abyme
Après 99 exercices de style inspiré de Raymond Queneau, l’artiste américain Matt Madden lorgne du côté d’Italo Calvino et son génialissime Si par une nuit d’hiver un voyageur et Six personnages en quête d’auteur du dramaturge Luigi Pirandello pour son plus récent opus. Ex-libris (L’Association) raconte l’histoire d’un personnage prisonnier d’une pièce où se trouve un tapis, un matelas au sol et une bibliothèque remplie de bandes dessinées. Rêve ou cauchemar éveillé? Chacun des albums aux approches graphiques variées qu’il parcourt — rappelant tantôt le manga, tantôt le roman graphique intimiste, tantôt les comics d’épouvante, de superhéros ou de romance — sont autant de reflets de sa vie dont il tente de s’émanciper. La clé de son salut — et de cette pièce — se trouve quelque part en ces pages. L’auteur signe ici un hommage bien senti au médium, doublé d’une expérience de lecture unique, ludique et ingénieusement stratifiée.

Bicéphalie
Amorcé en 2012, cet audacieux polar signé des artistes québécois VoRo (L’espion de trop, Été 63) et François Lapierre (1642 Osheaga, 1642 Ville-Marie) met en scène un schizophrène décidant d’enquêter sur un complot de meurtre autour d’un triangle amoureux impliquant son frère, sa belle-sœur et son psychiatre. L’agent double (Paquet) se déroule dans deux réalités : le monde extérieur à Jasmin et son interprétation de ce monde. Dessiné en alternance — VoRo à la plume naturaliste pour les portions réalistes et Lapierre au trait onirique pour les moments hallucinés —, le projet peinait à trouver un éditeur, vu son approche frontale de la maladie mentale. La pandémie mondiale aura toutefois changé la donne quant à cette réalité, ce qui leur aura enfin permis de remédier à cette regrettable situation. Certes audacieux, l’album est une expérimentation formelle de haut niveau se lisant d’un seul trait tant l’intermittence graphique est fluide.

Photo : © Maeve St-Pierre

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