Nous avons demandé à des penseuses et penseurs contemporains de nous démontrer comment les idées philosophiques sont vivantes, s’incarnent dans une réalité et agissent à la transformer. Pour ce faire, nous leur avons proposé de s’appuyer sur une citation philosophique et de nous formuler par un court texte en quoi celle-ci s’avère utile pour éclairer notre société d’aujourd’hui.

« Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherché »
– Alain

La citation du philosophe Alain souligne l’inanité de la recherche du bonheur pour lui-même, comme si celui-ci pouvait exister abstraitement en dehors de la vie réelle. Vouloir être heureux en se contentant de se regarder dans le miroir ne mène pas loin. Sois heureux ne saurait fonctionner sans d’autres impératifs : va voir des amis, inscris-toi à des cours, pratique une activité signifiante. Le philosophe John Stuart Mill, pour qui la recherche du bonheur motivait tous nos actes, ne disait rien d’autre dans son Autobiographie (Aubier) : « Seuls sont heureux ceux qui fixent leur esprit sur autre chose que sur leur propre bonheur […]. Visant ainsi autre chose, ils trouvent le bonheur au passage. »

Pour le rigoriste Kant, le bonheur n’est même pas une priorité. La question primordiale n’est pas : qu’est-ce qui va me rendre heureux?, mais qu’est-ce que je dois faire pour construire un monde éthique. Sa morale du devoir implique l’effort et le renoncement, bien loin du discours actuel. Kant concède qu’un minimum de bonheur contribue à accomplir son devoir moral, mais il n’est pas le but premier. Ressentir a posteriori une satisfaction d’avoir bien agi n’enlève pas de valeur morale à l’action, mais un acte qui serait motivé, a priori, par la recherche de son propre bonheur, oui. Quand on s’efforce de faire le bien pour se rendre heureux, c’est l’égoïsme qui prend le dessus sur l’altruisme. Ce bonheur-là est indigne, dirait Kant.

Parmi les recettes millénaires du bonheur, on retrouve le carpe diem, la capacité à goûter le jour. Or, avec nos moyens technologiques actuels, il devient de plus en plus difficile d’être ici et maintenant. Les réseaux sociaux bataillent pour obtenir notre attention et nous distraire de nous-mêmes. Nous concentrer pleinement sur une seule activité devient de plus en plus difficile. Le psychologue américain d’origine hongroise Csíkszentmihályi a montré que le flow, un état psychologique de concentration créatrice (que ce soit travailler, écrire, lire ou jardiner), nous fournit un état de satisfaction plus consistant. Cet état de bonheur est ressenti pendant l’action sans qu’on en soit trop conscient puisque l’individu est sorti de lui-même. Il ne pense pas à la recherche du bonheur, il demeure concentré sur ce qu’il fait. C’est après l’activité qu’il prend davantage conscience qu’il a passé un moment extraordinaire. Et c’est surtout à ce moment-là, comme le dit Alain, que « le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherché ».

 

René Bolduc
René Bolduc a enseigné la philosophie au cégep Garneau de Québec. Il a publié quelques « devoirs de philo » pour le journal Le Devoir. En 2018 est paru son premier livre, Sincèrement vôtre : Petite introduction épistolaire aux philosophes (Poètes de brousse). En 2022 est paru son second livre, Travail et temps (Poètes de brousse). Cet ouvrage a été récompensé du Prix de création littéraire du Salon international du livre de Québec et de la Ville de Québec dans la catégorie « Essai » en mars 2023.

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