Nous avons demandé à des penseuses et penseurs contemporains de nous démontrer comment les idées philosophiques sont vivantes, s’incarnent dans une réalité et agissent à la transformer. Pour ce faire, nous leur avons proposé de s’appuyer sur une citation philosophique et de nous formuler par un court texte en quoi celle-ci s’avère utile pour éclairer notre société d’aujourd’hui.

« Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance »
– Albert Camus

L’ignorance dont vient tant de mal, selon Albert Camus, est sans aucun doute ce que Socrate et Platon appelaient « la double ignorance »: ne pas savoir qu’on ne sait pas. Platon considérait que cette « double ignorance » (diplê agnoia) définissait le mieux l’amathia, la « bêtise », l’apaideusia, ou « inculture », qui s’avèrent « la cause de toutes les erreurs auxquelles notre pensée à tous est sujette » (Sophiste, 229b-c). On ne saurait mieux qualifier une prétendue connaissance qui, privée de toute réflexion critique, ignorerait ses limites, ses présupposés méthodologiques, bref ne se connaîtrait pas. Les humains vivent alors, tout éveillés, une vie de dormeurs, comme l’avait constaté Héraclite avant Socrate. Ils se révèlent d’emblée incapables d’éprouver le moindre émerveillement devant la splendeur du monde réel, et tels des « morts vivants » (selon Einstein), ne sauraient jamais apprendre véritablement quoi que ce soit, puisqu’aucune vraie question ne pourrait leur venir à l’esprit. Car deux réalités fondamentales sont impliquées en tout questionnement authentique : l’intelligence et l’affectivité (ou cœur humain). Ce sont aussi les deux principales racines de cette dignité humaine que nous partageons toutes et tous; la capacité de penser et la capacité d’aimer, qui ont toutes deux grand besoin d’éducation très tôt, y inclus d’éveil à l’éthique.

Comment expliquer l’envahissement du fléau de cette ignorance dans le monde actuel? Un facteur des plus évidents est l’emprisonnement en de « milliards d’écrans » (Paul Chamberland). La « surabondance événementielle », la « surabondance spatiale » caractéristiques de ce que Marc Augé appelait la « surmodernité », les leurres qu’offre le magnifique déploiement de moyens techniques d’information — ordinateurs, médias électroniques, Internet, robots, et ce n’est évidemment là qu’un début — se paient d’une perte croissante d’expérience, de contact avec le sensible et le réel concret, d’une passivité et d’une apathie accrues, d’un renoncement à l’expérience propre d’imaginer et de penser, voire à l’expérience de ses propres sentiments eux-mêmes, sans parler de la satisfaction de désirs ou de besoins vraiment siens, ainsi qu’une fausse impression de toute-puissance qui contribue de façon importante aux désordres et dépressions qui s’ensuivront.

 

Thomas De Koninck
Thomas De Koninck est ancien Doyen de la Faculté de philosophie à l’Université Laval, où il est actuellement professeur émérite, après avoir enseigné la philosophie pendant cinquante-cinq ans (Notre Dame University, États-Unis, et Université Laval). Ses livres incluent notamment La crise de l’éducation (Fides, 2007), Philosophie de l’éducation pour l’avenir (PUL, 2010), Questions ultimes (PUO, 2012), À quoi sert la philosophie? (PUL, 2015) et Dignité de la personne et primauté du bien commun (Éditions universitaires européennes, 2016).

À lire aussi
Jérémie McEwen
René Bolduc
Dominique Leydet
Aude Bandini
Naïma Hamrouni

Publicité